Un ensemble de fautes, pas un mot unique
Le français « péché » regroupe plusieurs familles lexicales et plusieurs manières bibliques de penser la faute. Dans la Bible hébraïque, ḥṭʾ peut désigner manquer, fauter ou commettre une transgression ; pešaʿ évoque souvent la rébellion ou la rupture ; ʿāwōn peut désigner faute, culpabilité ou conséquence de la faute selon les contextes. D’autres termes encore parlent de perfidie, d’infidélité ou d’impureté. Le grec ἁμαρτία hamartia devient central dans le Nouveau Testament, mais lui aussi varie selon les auteurs. Une encyclopédie critique ne part donc pas d’une définition dogmatique unique : elle observe les usages, les genres et les relations entre acte, état, culpabilité et conséquences. Le récit de Genèse 3 est devenu central dans la doctrine chrétienne du péché, mais le chapitre lui-même n’emploie pas encore le vocabulaire technique qui dominera certaines lectures ultérieures. Genèse 4, avec Caïn, introduit explicitement l’image du péché tapi à la porte et du devoir de le maîtriser. Cette progression narrative rappelle qu’une doctrine du péché ne peut être simplement lue rétroactivement dans chaque scène des origines : elle se construit par combinaison de textes, puis par leurs relectures juives et chrétiennes.
Torah, faute et purification
Dans la Torah, les fautes ne sont pas toutes traitées de la même manière. Certaines relèvent d’actes involontaires, d’autres de transgressions délibérées, et les textes distinguent faute morale, atteinte cultuelle, impureté et réparation. Le terme ḥaṭṭāʾt peut désigner selon le contexte la faute elle-même ou l’offrande liée à son traitement, ce qui rend la traduction délicate. Les sacrifices ne constituent pas un système mécanique effaçant n’importe quelle transgression : plusieurs passages associent confession, restitution, réparation et rite. Il faut donc éviter de réduire le Lévitique à une théorie abstraite du péché ; il organise concrètement la restauration de relations cultuelles et communautaires dans un monde où faute, sainteté et présence divine sont étroitement liées.
Prophètes et péché collectif
Les prophètes développent fortement la dimension collective du péché. Injustice, idolâtrie, violence, oppression et infidélité à l’alliance peuvent être attribuées à des responsables, à des groupes ou à l’ensemble du peuple. Le jugement n’est pas présenté comme conséquence automatique d’un mot abstrait, mais comme réponse à des conduites et institutions concrètes. Certains textes parlent de culpabilité accumulée, d’autres de responsabilité personnelle, et Ézéchiel insiste notamment sur la responsabilité individuelle face à des proverbes fatalistes. La Bible hébraïque ne propose donc pas une seule théorie de la transmission de la faute. Elle maintient en tension responsabilité personnelle, solidarité collective, mémoire des générations et possibilité de repentance.
Jésus et les Évangiles
Dans les Évangiles, le péché apparaît dans les controverses sur le pardon, les repas avec les pécheurs, l’appel à la conversion et les paraboles. Jésus peut pardonner les péchés, accueillir des personnes socialement qualifiées de pécheurs et déplacer le débat vers la miséricorde ou la transformation. Les récits de guérison ne doivent pas être lus comme s’ils établissaient une équivalence générale entre maladie et faute personnelle ; Jean 9 refuse explicitement une telle causalité simpliste. Chez Jean, le péché reçoit aussi une dimension de refus de la lumière et de méconnaissance de Jésus. Les Évangiles partagent donc un vocabulaire commun mais ne construisent pas tous la faute de la même manière.
Paul : hamartia comme acte et puissance
Paul emploie hamartia à plusieurs niveaux. Le péché peut désigner des actes, mais dans Romains il peut aussi être personnifié comme une puissance qui règne, asservit et utilise la mort. Cette dimension a conduit certains chercheurs à parler d’un « tyran cosmique » : Paul ne traite plus seulement de fautes isolées, mais d’une domination dont l’humanité doit être libérée. Adam, la Loi, la chair, la mort et le Christ entrent alors dans une argumentation complexe. Il serait pourtant excessif d’imposer cette construction à toutes les lettres ou à tout le Nouveau Testament. Le sens doit être reconstruit lettre par lettre, tout en reconnaissant que Paul donne au langage du péché une profondeur anthropologique et cosmique particulière.
Doctrine chrétienne et réception
Les traditions chrétiennes ont systématisé le péché sous des catégories comme péché originel, péché ancestral, péchés mortels et véniels, corruption, culpabilité ou esclavage. Augustin, les traditions orientales, les Réformes, le catholicisme moderne et les courants évangéliques n’emploient pas toujours les mêmes catégories ni les mêmes articulations entre faute héritée, condition humaine et responsabilité personnelle. Ces doctrines doivent être décrites historiquement et non projetées telles quelles dans chaque texte biblique. Un site interconfessionnel doit distinguer données scripturaires, constructions doctrinales et controverses ultérieures, tout en montrant leurs points d’ancrage bibliques.
Traduction et limites
La traduction doit décider passage par passage s’il faut rendre par « péché », « faute », « transgression », « rébellion », « culpabilité » ou une expression plus concrète. Préserver un même mot peut montrer une cohérence lexicale, mais peut aussi masquer des différences sémantiques importantes. Les restitutions coordonnées de La Bible Savoy permettent de conserver cette tension : une restitution littérale peut garder les familles de mots, tandis qu’une restitution de lecture peut expliciter l’action ou la relation. Le dossier ne définit donc pas « le péché » comme essence unique ; il cartographie les vocabulaires, leurs usages, leurs transformations et leur réception théologique. Les langages d’expiation, de pardon et de réconciliation sont liés au péché sans lui être synonymes. Lévitique, les psaumes, les prophètes et le Nouveau Testament organisent différemment confession, purification, pardon, sacrifice et restauration. Une notice sur le péché doit donc renvoyer à ces dossiers sans les absorber : décrire la faute n’est pas encore décrire tous les moyens bibliques de son traitement.