Peuples

Nations / non-Juifs

Catégorie traduisant notamment l’hébreu gôy/gôyim et le grec ethnos/ethnē : peuple, nation ou, dans certains contextes, populations autres qu’Israël ou que les Juifs.

Auteur : Pierre-Alain SavoyRévision : 2026-09-28Statut : dossier structuré revu992 mots

Lecture critique. Cette synthèse distingue les données textuelles, le contexte historique, l’interprétation et l’histoire de la réception. Son statut reste évolutif : les incertitudes signalées ne sont pas transformées en certitudes.

Définition et dossier biblique

L’hébreu gôy, pluriel gôyim, et le grec ethnos, pluriel ethnē, désignent d’abord un peuple ou une nation. Selon le contexte, ces termes peuvent viser n’importe quelle collectivité politique ou ethnique, y compris Israël, ou prendre un sens relationnel où « les nations » désignent les autres peuples par rapport à Israël ou aux Juifs. Le français « païens » est donc souvent trop spécialisé, puisqu’il introduit immédiatement une qualification religieuse absente du lexème lui-même. Genèse 12, Isaïe, les Psaumes, les traditions apocalyptiques et le Nouveau Testament utilisent le langage des nations dans des configurations très différentes : peuples bénis, adversaires, destinataires du jugement, pèlerins vers Sion ou bénéficiaires d’une mission élargie. Une bonne traduction doit identifier l’échelle et la relation en jeu avant de choisir « nation », « peuple », « gens » ou une autre formulation. Le dossier est donc lexical, historique et théologique à la fois.

Israël parmi les nations

L’opposition « Israël / nations » est importante mais ne doit pas conduire à croire que gôy signifie intrinsèquement « non-Israélite ». La Bible hébraïque peut appeler Israël lui-même une nation, par exemple dans les promesses patriarcales ou dans les formules qui décrivent un peuple constitué. Ce constat lexical est essentiel pour comprendre comment un terme général devient, dans certains contextes, une catégorie relationnelle. Israël est pensé à la fois comme peuple particulier et comme l’un des peuples du monde. Certaines traditions insistent sur sa distinction cultuelle ou vocationnelle, d’autres sur sa responsabilité parmi les nations, et d’autres encore sur le fait que toutes les nations appartiennent à la souveraineté de YHWH. La traduction doit donc éviter de transformer automatiquement gôyim en catégorie théologique négative. Les frontières identitaires se construisent différemment selon Torah, Prophètes, Psaumes et écrits tardifs, et elles doivent être étudiées passage par passage.

Bénédiction, jugement et pèlerinage

Les nations jouent plusieurs rôles dans les grands ensembles bibliques. Genèse 12 relie la vocation d’Abraham à une bénédiction concernant les familles de la terre. Les prophètes peuvent présenter les nations comme instruments de jugement contre Israël ou Juda, puis annoncer leur propre jugement. D’autres textes imaginent leur venue vers Sion, leur reconnaissance de YHWH ou leur participation à un avenir de paix. Isaïe offre plusieurs de ces configurations, parfois dans un même corpus. Les Psaumes appellent aussi les nations à louer Dieu ou proclament sa royauté sur elles. Cette diversité empêche de construire une trajectoire simple allant d’une hostilité ancienne vers une ouverture tardive. Les nations sont tantôt menace, témoin, destinataire, partenaire ou horizon universel. L’exégèse doit conserver ces fonctions distinctes avant de les réunir dans une théologie plus large de l’universalité.

Judaïsmes du Second Temple

À l’époque du Second Temple, les relations entre Juifs et non-Juifs se déploient dans des contextes très variés : domination impériale, diaspora, voisinage local, conversion, sympathie envers les pratiques juives, conflits politiques et échanges culturels. Les sources ne décrivent pas une frontière unique et immuable. Des textes accentuent la séparation, d’autres imaginent la venue des nations à Dieu, et les réalités diasporiques créent des contacts permanents. La traduction du grec ethnē doit donc tenir compte de cette histoire. Dans certains textes juifs et chrétiens du Ier siècle, « les nations » devient une manière usuelle de désigner les non-Juifs, mais cette valeur dépend du point de vue de l’auteur. Employer systématiquement « païens » peut suggérer que l’identité religieuse de chaque groupe est connue ou homogène, ce que les sources ne permettent pas toujours. La catégorie doit rester historique et relationnelle plutôt qu’essentialisée.

Paul et l’intégration des nations

Les lettres de Paul font de l’intégration des croyants issus des nations un dossier central. Galates et Romains discutent la relation entre promesse à Abraham, Torah, circoncision, foi et appartenance. Paul ne décrit pas simplement des « païens » devenus membres d’une religion nouvelle au sens moderne ; il argumente à l’intérieur d’un monde juif du Ier siècle sur la manière dont des non-Juifs peuvent participer au peuple de Dieu sans devenir prosélytes par la circoncision. Romains 9–11 maintient en même temps une réflexion complexe sur Israël et les nations qui interdit une substitution simpliste. D’autres lettres abordent la transformation éthique et communautaire de personnes venant des nations. La notion d’ethnē doit donc être lue dans la dynamique argumentative de chaque passage. Elle touche identité, pratiques, table commune, mission et eschatologie, sans se réduire à une opposition abstraite entre deux religions déjà séparées.

Actes et mission

Actes raconte l’élargissement du mouvement de Jérusalem vers la Judée, la Samarie puis les nations. Les épisodes de Corneille, d’Antioche et de l’assemblée de Jérusalem mettent en scène les difficultés concrètes de cette intégration : pureté, table, circoncision, autorité et continuité avec Israël. Actes 15 formule une solution narrative et institutionnelle destinée à permettre la coexistence de groupes d’origines différentes. Silas y apparaît justement comme l’un des médiateurs entre Jérusalem et Antioche. Le récit présente cette ouverture comme guidée par l’Esprit et confirmée par l’expérience missionnaire, mais il montre aussi que le processus suscite débats et réajustements. Comparer Actes aux lettres de Paul permet de percevoir des convergences et des différences de perspective. La « mission aux nations » n’est donc pas un slogan détaché de l’histoire sociale : elle reconfigure des pratiques, des réseaux et des appartenances concrètes.

Traduction, réception et limites

Bible Savoy privilégie « nations », « peuples » ou « non-Juifs » selon le contexte, et réserve « païens » aux passages où une qualification religieuse de ce type est réellement pertinente. Cette règle évite de transformer un terme ethnopolitique ou relationnel en jugement religieux automatique. Elle est également importante pour l’histoire de la réception : certaines traductions chrétiennes ont parfois durci l’opposition entre « Juifs » et « Gentils » comme s’il s’agissait de deux blocs homogènes et déjà séparés au Ier siècle. Une approche critique rappelle au contraire la pluralité des judaïsmes, des populations méditerranéennes et des premières communautés chrétiennes. Elle évite aussi d’utiliser les catégories anciennes pour essentialiser des peuples modernes. Le dossier décrit des mots, des représentations et des relations dans les corpus bibliques ; il ne fournit pas une taxonomie permanente de l’humanité. Les développements doctrinaux et missionnaires ultérieurs doivent être traités comme histoire de réception.

Passages de référence

À explorer dans l’Encyclopédie

Bibliographie et provenance

Citer ce dossier

Pierre-Alain Savoy, « Nations / non-Juifs », Encyclopédie Savoy, révision du 2026-09-28. https://savoy.fr/ouvrages/encyclopedie/nations/.