Corpus et vocabulaire
L’expression « parler en langues » traduit des formulations grecques construites autour de glōssa, mot qui peut désigner l’organe de la parole ou une langue. Le phénomène apparaît surtout dans Actes 2, Actes 10, Actes 19 et 1 Corinthiens 12–14. Ces scènes partagent un lien avec l’Esprit mais ne donnent pas toutes les mêmes informations sur ce qui est entendu, compris ou interprété. Le dossier doit donc résister à la tentation de fabriquer une définition unique avant d’avoir lu chaque passage. Le terme moderne « glossolalie » est utile pour désigner le phénomène de manière générale, tandis que « xénolalie » est parfois réservé à l’usage miraculeux d’une langue humaine non apprise. Ces catégories modernes peuvent clarifier le débat, mais elles ne doivent pas imposer d’avance leur solution au texte.
Pentecôte : langues et peuples dans Actes 2
À la Pentecôte, les disciples parlent « en d’autres langues » selon ce que l’Esprit leur donne d’énoncer. Le récit insiste ensuite sur les auditeurs : des Juifs de nombreuses régions entendent chacun dans sa propre langue les grandes œuvres de Dieu. La liste géographique donne à la scène une portée diasporique et missionnaire, et certains lecteurs y voient aussi un écho inversé de Babel. Actes 2 décrit donc explicitement une compréhension liée à des langues de peuples présents, même si le récit garde une dimension de signe et de stupeur. Il serait imprudent de déduire de cette seule scène que toute occurrence néotestamentaire des « langues » doit fonctionner exactement de la même manière. Luc construit ici un moment programmatique pour l’expansion du témoignage.
Actes 10 et 19 : signes de franchissement
Dans la maison de Corneille, des non-Juifs reçoivent l’Esprit et sont entendus parlant en langues et magnifiant Dieu. L’événement convainc les croyants circoncis présents que le don de l’Esprit a aussi été répandu sur les nations. À Éphèse, Actes 19 associe réception de l’Esprit, langues et prophétie. Ces épisodes sont plus brefs qu’Actes 2 et ne précisent pas si les langues correspondent à des idiomes humains reconnus par l’auditoire. Leur fonction narrative est surtout de marquer l’intégration de nouveaux groupes dans le mouvement de l’Esprit. Lire Actes comme une série de formules sacramentelles identiques ferait perdre les différences entre épisodes ; inversement, nier tout lien entre eux manquerait la manière dont Luc utilise ces signes pour accompagner l’élargissement de la mission.
Corinthe : intelligibilité, interprétation et édification
1 Corinthiens 14 traite une assemblée où des paroles en langues peuvent ne pas être comprises par les autres. Paul oppose alors ce qui édifie seulement le locuteur à ce qui construit l’Église, et exige une interprétation pour l’usage public. Il peut dire que celui qui parle en langue s’adresse à Dieu et que son esprit prie tandis que son intelligence demeure sans fruit. Il affirme aussi parler en langues lui-même, mais préfère dans l’assemblée quelques paroles intelligibles à une abondance de paroles incomprises. Le chapitre ne tourne donc pas autour d’une condamnation du phénomène mais de son usage communautaire. L’intelligibilité, l’interprétation, le nombre limité d’intervenants et l’ordre deviennent des critères pastoraux explicites.
Langues humaines, parole extatique ou phénomènes voisins ?
La relation entre Actes 2 et 1 Corinthiens 14 reste débattue. Certains exégètes comprennent les deux ensembles comme des langues humaines miraculeusement parlées ; d’autres distinguent la xénolalie clairement mise en scène à la Pentecôte d’une parole inspirée ou extatique à Corinthe, qui nécessite interprétation. D’autres encore soulignent que nos catégories modernes peuvent être trop rigides pour des textes anciens qui décrivent les phénomènes selon leurs effets théologiques plutôt que selon une classification linguistique. 1 Corinthiens 13,1 évoque même les « langues des humains et des anges » dans une hyperbole sur l’amour. Bible Savoy conserve cette incertitude : elle décrit les indices de chaque texte et signale les hypothèses sans faire passer l’une d’elles pour une donnée lexicale incontestable.
Réceptions pentecôtistes, charismatiques et autres
Depuis le début du XXe siècle, le pentecôtisme a redonné au parler en langues une place majeure dans de nombreuses Églises. Plusieurs dénominations pentecôtistes classiques l’associent à une doctrine du baptême dans l’Esprit et, dans certains cas, à l’« évidence initiale » de cette expérience. Les mouvements charismatiques, y compris catholiques et protestants, ont souvent reçu les langues sans adopter exactement la même construction doctrinale. D’autres évangéliques sont continuationnistes tout en refusant d’en faire un signe nécessaire ; des traditions cessationnistes estiment au contraire que certains charismes-signes avaient une fonction apostolique particulière. Les pratiques orthodoxes et les Églises historiques sont elles aussi diverses. Ces positions contemporaines appartiennent à l’histoire de réception et ne doivent pas être rétroprojetées sans médiation sur Corinthe ou la Pentecôte.
Discernement, traduction et limites
Paul demande en 1 Corinthiens 12 si tous parlent en langues, dans une série de questions qui souligne la diversité des fonctions. Le parler en langues ne peut donc être transformé sans argument supplémentaire en mesure unique de la présence de l’Esprit chez tout croyant. En même temps, 1 Corinthiens 14 demande de ne pas l’interdire et l’insère dans une discipline d’édification. Bible Savoy traduit glōssa passage par passage sans trancher artificiellement la nature du phénomène par le seul mot français choisi. L’étude doit distinguer description textuelle, théologie confessionnelle et évaluation d’expériences modernes. Elle doit aussi éviter les diagnostics psychologiques simplistes : le texte biblique n’offre pas à lui seul les instruments permettant de déterminer l’origine d’un comportement contemporain individuel.