4 Esdras
Dossier4 Esdras 4
Lecture personnelle fluide · restitution Lecture · Texte ancien versifié · S5 · statut canonique distinct
Source : noyau de 4 Esdras (3–14) · latin critique · OCP / Weber
L’ange qui m’avait été envoyé, nommé Uriel, me répondit.
« Ton cœur, dit-il, s’aventure trop loin dans les questions de ce siècle. Crois-tu donc pouvoir saisir la voie du Très-Haut ? »
Je répondis : « Oui, mon seigneur. » Il reprit : « J’ai été envoyé pour te montrer trois voies et placer devant toi trois paraboles.
Si tu peux m’en rendre compte d’une seule, je te montrerai à mon tour la voie que tu désires contempler et je t’apprendrai pourquoi le cœur porte le mal. »
Je dis : « Parle, mon seigneur. » Alors il me dit : « Va donc peser le feu, mesurer le souffle du vent ou ramener le jour qui s’est écoulé. »
Je répondis : « Qui, parmi ceux qui sont nés, en serait capable ? Pourquoi donc m’interroger ainsi ? »
Il me dit : « Si je t’avais demandé combien de demeures se trouvent au cœur de la mer, combien de sources à l’origine de l’abîme, combien de courants au-dessus du firmament, ou quelles sont les issues du paradis, §8 tu m’aurais peut-être répondu : “Je ne suis descendu ni dans l’abîme ni dans le séjour des morts, et je ne suis jamais monté aux cieux.”
Mais je ne t’ai parlé que du feu, du vent et du jour par lequel tu as passé, choses dont tu ne peux te séparer ; et tu n’as pas su me répondre.
Tu ne peux donc pas comprendre pleinement ce qui a grandi avec toi ;
comment ton vase pourrait-il contenir la voie du Très-Haut ? Comment, déjà effrayé par un siècle corrompu, comprendrais-tu l’incorruption ? » À ces mots, je tombai la face contre terre.
Je lui dis : « Mieux aurait valu pour nous ne jamais venir au monde que d’y vivre dans l’impiété, de souffrir et de ne pas savoir pourquoi. »
Il me répondit : « Les arbres d’une forêt de plaine partirent un jour et tinrent conseil.
Ils dirent : “Allons faire la guerre à la mer ; qu’elle se retire devant nous, et nous nous ferons là de nouvelles forêts.”
De leur côté, les vagues de la mer tinrent conseil : “Montons combattre la forêt de la plaine afin de nous faire là-bas un autre domaine.”
Mais le dessein de la forêt fut vain : le feu vint et la consuma.
Et le dessein des vagues fut pareillement vain : le sable se dressa et leur barra le passage.
Si tu avais eu à les juger, lequel aurais-tu déclaré juste et lequel condamné ? »
Je répondis : « Tous deux ont formé un projet vain. La terre a été donnée à la forêt, et la mer aux vagues qui l’habitent. »
Il reprit : « Tu as bien jugé. Pourquoi ne sais-tu pas te juger toi-même ?
Comme la terre est le domaine de la forêt et la mer celui de ses vagues, ainsi les habitants de la terre ne peuvent saisir que ce qui appartient à la terre, tandis que les habitants des hauteurs comprennent ce qui est au-dessus des cieux. »
Je répondis : « Je t’en prie, mon seigneur : pourquoi donc m’a-t-il été donné une intelligence qui cherche à comprendre ?
Je ne voulais pas interroger sur les voies d’en haut, mais sur ce qui nous traverse chaque jour : Israël livré à la honte des nations, le peuple aimé remis aux tribus impies, la Loi de nos pères conduite à la ruine, et les alliances écrites comme introuvables.
Nous passons hors de ce siècle comme des sauterelles ; notre vie est vapeur, et nous ne sommes même pas dignes de recevoir miséricorde.
Que fera-t-il donc pour son nom, invoqué sur nous ? Voilà ce que je demandais. »
Il me répondit : « Si tu subsistes, tu verras ; si tu vis, tu t’étonneras souvent, car ce siècle se hâte de passer.
Il ne peut porter ce qui a été promis aux justes pour les temps à venir, tant il est rempli de tristesse et d’infirmité.
Le mal dont tu m’interroges a été semé, mais sa moisson n’est pas encore venue.
Tant que la semence mauvaise n’a pas été moissonnée et que le lieu où elle a été semée n’a pas disparu, le champ où le bien sera semé ne peut apparaître.
Dès l’origine, un grain de mauvaise semence fut semé dans le cœur d’Adam. Combien d’impiété a-t-il fait naître jusqu’ici, et combien encore jusqu’à l’aire de battage !
Considère donc combien de fruits d’impiété a produits ce seul grain.
Et lorsque des épis sans nombre auront poussé, quelle vaste aire faudra-t-il pour eux ! »
Je répondis : « Jusqu’où cela ira-t-il, et quand ? Pourquoi nos années sont-elles peu nombreuses et mauvaises ? »
Il me dit : « Ne presse pas ton esprit plus vite que le Très-Haut. Toi, tu te hâtes pour toi-même ; le Très-Haut agit en vue d’une multitude.
Les âmes des justes, dans leurs réserves, n’ont-elles pas elles aussi demandé : “Jusqu’à quand resterons-nous dans l’attente ? Quand viendra le fruit de l’aire où doit paraître notre récompense ?”
L’archange Jérémihel leur répondit : “Quand sera accompli le nombre de ceux qui vous sont semblables. Car Dieu a pesé le siècle sur la balance, §37 il a mesuré les temps et compté les époques. Il ne déplacera ni ne réveillera rien avant que la mesure annoncée soit pleine.” »
Je répondis : « Seigneur souverain, mais nous sommes tous, nous aussi, remplis d’impiété.
Ne serait-ce pas à cause de nous que l’aire des justes tarde, à cause des péchés des habitants de la terre ? »
Il me dit : « Va donc demander à une femme enceinte : lorsque ses neuf mois sont accomplis, son sein peut-il encore retenir l’enfant ? »
Je répondis : « Non, mon seigneur. » Il reprit : « Dans le séjour des morts, les réserves des âmes ressemblent au sein d’une mère.
Comme celle qui enfante se hâte d’être délivrée de la nécessité de l’accouchement, ainsi ces réserves se hâtent de rendre ce qui leur fut confié §43 depuis le commencement. Alors te sera montré ce que tu désires contempler. »
Je répondis : « Si j’ai trouvé grâce devant toi, si cela est possible et si je suis digne de le demander, §45 montre-moi encore si ce qui doit venir est plus long que ce qui est passé, ou si la plus grande part est déjà derrière nous.
Car je connais ce qui est passé ; ce qui doit venir m’est inconnu. »
Il me dit : « Tiens-toi à ma droite, et je te montrerai l’interprétation de la parabole. »
Je me tins là et vis passer devant moi une fournaise en feu. Quand la flamme fut passée, je regardai : il ne demeurait que la fumée.
Après cela passa un nuage chargé d’eau, qui déversa une pluie très violente ; quand l’averse eut passé, il ne resta que des gouttes.
Il me dit : « Réfléchis : comme la pluie est plus abondante que les gouttes restantes et le feu plus grand que la fumée, ainsi la mesure déjà passée l’emporte de beaucoup ; il ne reste que les gouttes et la fumée. »
Je priai et dis : « Penses-tu que je vivrai jusqu’à ces jours ? Qui donc vivra alors ? »
Il me répondit : « Quant aux signes dont tu m’interroges, je peux t’en dire une part. Mais pour ta propre vie, je n’ai pas été envoyé te renseigner, et je ne le sais pas. »