Monographie de recherche · Partie I

Fondements de la traduction biblique

Note de version — 14 septembre 2026. La traduction principale de La Bible Savoy comporte désormais sept restitutions : Clarté · Lecture · Proclamation · Déployée · Littérale · Philologique · Paraphrase. Les mentions à six restitutions conservées dans ce chapitre décrivent un état antérieur du modèle, un protocole ou un snapshot quantitatif établi avant l’intégration de Paraphrase ; elles sont maintenues pour la traçabilité historique et empirique.

Toute traduction biblique est une opération de médiation entre des textes anciens, transmis dans plusieurs états textuels, et des lecteurs appartenant à d’autres langues, d’autres cultures et d’autres horizons d’attente. La question n’est donc pas de choisir entre une traduction « fidèle » et une traduction « interprétative » : toute traduction interprète. L’enjeu méthodologique consiste à rendre cette interprétation contrôlable, argumentable et révisable.

1. Texte et traduction

Traduire suppose d’abord de déterminer ce qui est traduit. Dans le cas biblique, le « texte source » n’est pas une abstraction homogène. Pour la Bible hébraïque, le texte massorétique constitue un témoin majeur et structurant, mais l’histoire textuelle inclut également les manuscrits de la mer Morte, la Septante, le Pentateuque samaritain et d’autres témoins anciens. Pour le Nouveau Testament, la tradition manuscrite est plurielle et l’édition critique moderne résulte d’un travail de comparaison et d’évaluation des variantes. Une traduction rigoureuse doit donc distinguer l’établissement du texte, son analyse linguistique et sa restitution dans la langue cible.

Cette distinction est décisive. Une solution française peut être linguistiquement élégante tout en reposant sur une lecture textuelle faible ; inversement, une leçon textuelle solidement établie peut être rendue de manière maladroite ou trompeuse. Le modèle retenu par la Bible Savoy sépare ces niveaux : le dossier philologique précède les restitutions françaises et doit pouvoir être interrogé indépendamment d’elles.

La traduction biblique ne consiste pas davantage à remplacer chaque mot par un équivalent stable. Les langues organisent différemment le lexique, la morphologie, l’ordre des constituants, l’information implicite et les relations discursives. Comme l’a montré James Barr dans sa critique des usages abusifs de l’étymologie et des oppositions simplistes entre « pensée hébraïque » et « pensée grecque », la valeur d’un terme doit être établie d’abord par son usage en contexte plutôt que par une essence supposée contenue dans sa racine. Cette exigence reste centrale pour toute traduction philologiquement responsable.

La notion de fidélité doit elle-même être désambiguïsée. Elle peut désigner la fidélité à l’état textuel retenu, aux relations syntaxiques, aux valeurs lexicales, à l’organisation rhétorique, à la fonction pragmatique, au registre, à l’effet de lecture ou encore à l’histoire de réception. Ces dimensions peuvent converger, mais elles peuvent aussi entrer en tension. Conserver exactement une métaphore peut préserver la forme tout en produisant dans la langue cible un effet pragmatique très différent ; expliciter une relation logique peut améliorer la compréhension tout en réduisant une ambiguïté réelle. Parler d’une traduction « fidèle » sans préciser l’objet de cette fidélité reste donc insuffisant.

Le modèle Savoy traite cette pluralité non comme un relativisme, mais comme un problème de contraintes. Le dossier commun établit ce qui ne peut être modifié sans changer l’analyse du texte ; les restitutions organisent ensuite des priorités différentes parmi les dimensions compatibles avec ce dossier. La fidélité n’est ainsi ni abandonnée ni absolutisée sous une seule forme : elle devient distribuée, documentée et contrôlable.

Cette conception rejoint les critiques adressées aux oppositions binaires trop générales entre littéral et dynamique. Baker (2018), Munday, Ramos Pinto et Blakesley (2022) ou Pym (2023) montrent que les théories contemporaines de la traduction décrivent plusieurs niveaux de choix — linguistiques, pragmatiques, fonctionnels, culturels et institutionnels — qu’un simple axe de littéralité ne suffit pas à ordonner. Dans le domaine biblique, la difficulté est accrue par la densité historique et confessionnelle du corpus : une option stylistique peut devenir, par tradition, porteuse d’un poids doctrinal qu’elle n’avait pas initialement.

Traduire comme représentation située

Le texte cible n’est jamais une copie transportée intacte d’un système linguistique vers un autre. Il constitue une représentation située d’un texte antérieur, élaborée à partir d’un état textuel, d’une analyse et d’un horizon d’usage déterminés. Cette conception permet de dépasser le paradigme simpliste du transfert sans verser dans l’idée que la traduction serait librement créatrice. La représentation est contrainte : elle doit pouvoir être ramenée à des données source, à des analyses défendables et à une finalité explicitée (de Jong 2023).

La conséquence méthodologique est importante pour la Bible Savoy. Le dossier commun ne prétend pas contenir un « sens pur » préalable à toute lecture ; il conserve un espace d’analyses argumentées, avec leurs degrés de confiance. Les restitutions ne fabriquent donc pas chacune leur propre texte source : elles réalisent différemment un même espace documentaire. Cette distinction permet de reconnaître le caractère interprétatif de toute traduction sans abandonner la possibilité de contrôler les décisions.

Elle permet également de distinguer deux formes de pluralité. La première est analytique : plusieurs lectures du texte source peuvent rester admissibles. La seconde est fonctionnelle : une même analyse peut produire plusieurs formes françaises selon l’usage visé. Le modèle Savoy n’emploie pas les sept restitutions pour répartir arbitrairement la première pluralité ; il traite d’abord les lectures concurrentes dans le dossier, puis laisse les fonctions gouverner la seconde.

2. Équivalence, fonction et théories contemporaines

L’histoire moderne de la traductologie biblique a été fortement marquée par Eugene A. Nida. Son travail a contribué à déplacer l’attention d’une correspondance principalement formelle vers la réception du message dans la langue cible. La notion d’« équivalence dynamique », puis de « fonctionnelle », ne signifie pas que la forme du texte source serait indifférente ; elle souligne que des formes grammaticales ou idiomatiques différentes peuvent être nécessaires pour transmettre un contenu de manière intelligible dans une autre langue. De Waard et Nida ont ensuite systématisé cette orientation en insistant sur la communication, les fonctions rhétoriques, le sens grammatical et le sens lexical.

Cette opposition entre « formel » et « fonctionnel » reste utile comme repère, mais elle devient insuffisante lorsqu’elle est transformée en axe unique. Une traduction peut être proche de la structure source sur un plan syntaxique tout en étant interprétativement expansive sur le plan lexical ; elle peut conserver une métaphore tout en explicitant une relation logique ; elle peut être littérale dans un passage narratif et très restructurée dans un idiome. Les travaux contemporains de traductologie présentent d’ailleurs plusieurs paradigmes concurrents ou complémentaires : équivalence, fonction, finalité, pragmatique, pertinence, normes culturelles, visibilité du traducteur et traduction comme acte situé.

Le développement du fonctionnalisme a déplacé une partie de la discussion de la correspondance entre deux textes vers la relation entre texte source, commande de traduction, destinataire et fonction du texte cible. Dans la terminologie de Christiane Nord, le translation brief ne libère pas le traducteur de toute obligation envers le texte source : la fonction doit être articulée à une exigence de « loyauté », c’est-à-dire à une responsabilité envers les partenaires de l’acte de traduction et envers les attentes légitimes créées par le statut même de traduction. Cette articulation est particulièrement pertinente pour les textes bibliques, où un lecteur peut accepter une reformulation fonctionnelle à condition de ne pas être conduit à croire qu’une interprétation ajoutée appartient matériellement au texte source.

La troisième édition de Translating as a Purposeful Activity publiée en 2026 montre que le fonctionnalisme ne constitue plus seulement une théorie historique du skopos : il continue d’être retravaillé dans les domaines professionnels, pédagogiques, technologiques et bibliques. Cette évolution renforce l’intérêt d’un modèle où plusieurs briefs fonctionnels sont explicités au lieu d’être implicitement négociés à l’intérieur d’une seule traduction.

La Bible Savoy part de ce constat : une traduction biblique ne se laisse pas décrire adéquatement par un seul curseur allant de « littéral » à « dynamique ». Son dispositif à sept restitutions cherche au contraire à dissocier plusieurs fonctions tout en conservant un même socle d’analyse : Clarté pour comprendre, Lecture pour lire, Proclamation pour entendre, Déployée pour percevoir les nuances, Littérale pour voir la structure et Philologique pour examiner le texte. Ces restitutions ne doivent pas être dérivées mécaniquement les unes des autres, mais issues du même dossier source.

Les débats contemporains montrent que la traduction ne peut être réduite à la recherche d’un « équivalent ». La théorie du skopos rappelle que les décisions de traduction sont orientées vers une finalité ; la théorie de la pertinence insiste sur le caractère inférentiel de la communication ; les approches liées à la visibilité du traducteur interrogent les effets culturels produits lorsqu’un texte est naturalisé ou maintenu dans son étrangeté.

Pour la Bible, ces approches sont particulièrement fécondes parce qu’elles obligent à distinguer trois questions souvent confondues : que signifie probablement le texte dans son contexte ancien ? que doit percevoir le lecteur cible pour accéder à ce sens ? et quelles marques de distance historique ou linguistique faut-il conserver pour ne pas faire croire que le texte ancien est immédiatement contemporain ?

Les travaux récents en traduction biblique invitent en outre à dépasser une représentation trop simple de la traduction comme transfert d’un contenu déjà constitué. Matthijs de Jong, à partir de l’expérience de la Nieuwe Bijbelvertaling et de sa révision NBV21, souligne que traduire implique une recontextualisation et une représentation contemporaine du texte source : le traducteur ne transporte pas intact un objet sémantique d’un système linguistique vers un autre, mais reconstruit une compréhension du texte sous des contraintes historiques, linguistiques et éditoriales explicites.

Cette perspective converge avec le modèle Savoy sur un point essentiel : le dossier commun n’est pas un « sens pur » situé avant toute interprétation. Il constitue un espace argumenté où sont documentées les données, les analyses et les incertitudes à partir desquelles les restitutions deviennent possibles. L’unité du dossier ne signifie donc pas unicité forcée de l’exégèse ; elle signifie unité de l’espace documentaire dans lequel les divergences admissibles sont définies.

L’histoire récente de la théorie de la traduction biblique ne peut être résumée à l’opposition entre littéralité et dynamisme. Nida a déplacé l’attention vers la réception du message ; les approches fonctionnalistes ont ensuite insisté sur la finalité de la traduction ; la théorie de la pertinence, appliquée notamment par Ernst-August Gutt, a réinscrit la traduction dans une théorie générale de la communication inférentielle. Ces approches convergent sur un point : le sens ne se transmet pas par substitution lexicale, mais par une relation entre texte, contexte, attentes du lecteur et choix du traducteur.

Pour le modèle Savoy, cette évolution théorique légitime une distinction entre plusieurs fonctions de restitution, mais elle impose aussi une contrainte : une restitution orientée vers un destinataire ne peut modifier librement le contenu pour atteindre son but. La finalité éditoriale gouverne la forme de la restitution ; elle ne remplace pas l’analyse philologique commune.

La fonction n’efface pas davantage la distance historique. Une traduction peut viser la compréhension immédiate sans donner l’illusion que le texte ancien a été rédigé dans les catégories du lecteur contemporain. Les réalités politiques, familiales, économiques, cultuelles ou juridiques appartiennent à des mondes sociaux spécifiques ; les naturaliser sans contrôle peut produire une fausse familiarité. À l’inverse, conserver chaque étrangeté de surface peut rendre le texte artificiellement opaque. L’enjeu consiste à décider quelles distances doivent être franchies pour comprendre et lesquelles doivent rester perceptibles parce qu’elles appartiennent au monde du texte.

Cette tension entre familiarisation et maintien de l’altérité traverse toute l’histoire de la traduction. Elle n’appelle pas une règle uniforme. Dans certains passages, un terme institutionnel peut être traduit par un équivalent fonctionnel contemporain ; dans d’autres, le même procédé importerait des associations modernes trompeuses. Le dossier historique et culturel doit donc intervenir avant la décision de restitution, et non après coup comme décoration documentaire.

La notion de recontextualisation proposée dans des travaux récents de traduction biblique est ici décisive : traduire revient à replacer un texte dans un nouvel environnement de lecture sans pouvoir transporter intact son contexte premier (de Jong 2023). Le modèle Savoy répond à cette impossibilité par une stratégie de pluralité contrôlée : certaines restitutions réduisent la distance pour permettre la lecture, tandis que les couches analytiques réintroduisent les informations nécessaires pour comprendre ce qui a été simplifié.

Une conséquence théorique en découle : la traduction biblique doit être comprise comme une représentation argumentée du texte source, non comme son double transparent. Le français publié résulte d’un ensemble de sélections — segmentation, hiérarchisation des sens, explicitation, choix de registre, traitement des répétitions — qui peuvent être justifiées sans jamais devenir invisibles. Cette formulation évite deux excès : l’illusion positiviste d’un transfert sans interprétation et le relativisme selon lequel toute reformulation serait également défendable. Le texte source contraint fortement la traduction, mais ces contraintes doivent être reconstruites et pondérées.

Cette représentation possède également une dimension institutionnelle. Une traduction biblique est lue comme traduction avant même d’être évaluée phrase par phrase : son titre, son appareil, la réputation de ses éditeurs et ses conventions créent chez le lecteur une attente de responsabilité envers la source. La « loyauté » fonctionnaliste prend ici une portée particulière : lorsqu’une restitution s’autorise davantage d’explicitation ou de restructuration, elle doit indiquer clairement le régime auquel elle appartient afin que le lecteur n’attribue pas à la source ce qui relève du brief éditorial.

La distinction entre description et prescription est donc essentielle. La traductologie peut décrire comment des traductions réelles naturalisent, explicitent, omettent ou réorganisent ; la Bible Savoy formule en plus des règles normatives propres à son projet. Ces règles ne doivent pas être présentées comme lois générales de toute traduction biblique. Elles constituent des hypothèses de conception dont la valeur dépendra de leur cohérence interne, de leurs effets observables et de leur capacité à résister à des cas difficiles.

Traduire comme décision sous contraintes

Les théories contemporaines convergent sur un point utile pour le modèle Savoy : une traduction ne se réduit ni à une équivalence lexicale ni à l’application d’une seule règle générale. Elle procède par décisions situées sous plusieurs contraintes partiellement concurrentes. Nida et de Waard ont insisté sur la communication et la réception ; Gutt a replacé la traduction dans une théorie de l’inférence ; Nord articule finalité et loyauté ; House distingue description et évaluation de la qualité ; Pym montre la pluralité des cadres théoriques disponibles. Aucun de ces apports ne permet de dériver mécaniquement une phrase cible, mais tous rendent insuffisante l’idée d’un axe unique « littéral / libre ».

Le modèle Savoy formalise cette pluralité de contraintes en séparant deux niveaux. Le premier est commun : texte de travail, analyses admissibles, incertitudes et relations contextuelles. Le second est fonctionnel : chacune des sept restitutions optimise certaines propriétés à l’intérieur du même espace de sens. La traduction devient alors un problème de décision sous contraintes plutôt qu’une recherche abstraite de l’équivalent parfait.

Cette formulation permet également de distinguer préférence et obligation. Certaines décisions sont imposées par le dossier : une négation, un participant ou une variante retenue ne peuvent être librement modifiés pour améliorer le style. D’autres laissent plusieurs réalisations françaises compatibles : ordre des groupes, niveau de naturalité, explicitation limitée, cadence orale. Le travail de traduction consiste précisément à savoir dans quelle catégorie se trouve chaque choix.

Normativité et description

La traductologie peut décrire ce que font les traductions existantes sans que cette fréquence devienne automatiquement une norme. Un équivalent très répandu peut refléter une excellente solution, une convention culturelle ou une tradition historique qui mérite d’être réexaminée. Inversement, une formulation rare n’est pas supérieure du seul fait de son originalité. L’analyse descriptive sert à cartographier les usages ; la décision normative doit rester argumentée par le dossier et la fonction visée.

Cette distinction est importante dans un projet biblique où certaines expressions sont mémorisées depuis des générations. La familiarité produit un effet réel de réception et doit être prise en compte, mais elle ne constitue pas une preuve philologique. Le modèle doit donc pouvoir conserver une formule traditionnelle lorsqu’elle reste adéquate tout en expliquant pourquoi, et la modifier lorsqu’un meilleur argument l’exige sans faire de l’innovation une valeur indépendante.

3. Interprétation, implicite et responsabilité du traducteur

Aucune traduction n’est dépourvue d’interprétation. Choisir entre deux sens possibles d’un lexème, décider qu’un génitif est subjectif ou objectif, expliciter le référent d’un pronom ou résoudre une ellipse revient déjà à interpréter. Le problème méthodologique n’est donc pas d’éliminer l’interprétation, ce qui est impossible, mais de distinguer les endroits où elle est nécessaire, ceux où plusieurs analyses restent possibles et ceux où la langue cible oblige à choisir ce que la langue source laisse partiellement ouvert.

Cette observation conduit à une règle de méthode : plus une décision française ferme une ambiguïté du texte source, plus sa justification doit être explicite. Une édition numérique offre ici un avantage majeur sur l’édition imprimée traditionnelle. Elle peut présenter un texte de lecture relativement fluide tout en donnant accès, à la demande, aux éléments qui ont conduit au choix : forme source, analyse morphologique, éventuelle variante, sens lexicaux pertinents, parallèles, note de traduction et degré de certitude.

L’explicitation doit toutefois rester contrôlée. Une traduction qui ajoute systématiquement ce que le contexte permet seulement d’inférer risque de transformer une lecture plausible en assertion du texte. Inversement, une conservation rigide de structures étrangères peut masquer le sens sous une apparence de proximité formelle. La responsabilité du traducteur consiste à arbitrer entre ces risques et, lorsque l’arbitrage est significatif, à laisser des traces documentaires suffisantes pour qu’un lecteur compétent puisse le discuter.

Les travaux issus de la théorie de la pertinence soulignent que toute communication repose en partie sur de l’implicite. Expliciter cet implicite dans une traduction peut aider le lecteur, mais peut également augmenter indûment la force d’une inférence. La Bible Savoy formule donc un seuil de responsabilité : lorsqu’une information n’est pas encodée mais seulement inférée du contexte, Clarté peut l’expliciter si le français l’exige, à condition que cette explicitation reste réversible ou documentée dans les couches analytiques.

Cette distinction devient particulièrement importante dans les passages théologiquement sensibles. Une inférence traditionnelle, même ancienne et largement reçue, ne doit pas être traitée comme donnée grammaticale si le texte ne la contraint pas suffisamment.

Une conséquence importante concerne l’unité de responsabilité. Le traducteur n’est pas seulement responsable des mots ajoutés explicitement ; il l’est aussi des relations qu’une syntaxe française fait apparaître comme certaines. Choisir un antécédent, placer une virgule, transformer une coordination en causalité ou introduire un sujet implicite peuvent orienter fortement la lecture sans ajouter de vocabulaire spectaculaire. Une méthode transparente doit donc documenter les décisions structurales autant que les choix lexicaux.

Le traitement de l’implicite demande également de distinguer ce qui est présupposé, ce qui est impliqué, ce qui est seulement inférable et ce qui constitue une reconstruction savante. Ces catégories n’ont pas le même droit à l’explicitation. Clarté peut devoir verbaliser un référent pour que la phrase française reste intelligible ; Déployée peut exposer une inférence fortement contrainte ; ni l’une ni l’autre ne doit incorporer comme donnée une reconstruction historique seulement plausible. La théorie de la pertinence rappelle que toute communication dépend d’inférences contextuelles (Gutt 1991) ; elle ne dispense donc pas le traducteur de hiérarchiser leur force.

Expliciter : rendre nécessairement visible ou interpréter davantage

La langue cible oblige parfois à rendre explicite ce que la langue source peut laisser implicite. Un sujet, un référent, une relation logique ou un participant peut devoir être nommé pour que la phrase française soit simplement grammaticale ou intelligible. Cette explicitation n’est pas automatiquement une amplification : elle peut constituer la condition minimale d’un transfert fonctionnel.

Le problème commence lorsque l’explicitation dépasse ce que la structure et le contexte contraignent réellement. Une inférence plausible peut devenir, en français, une assertion présentée comme donnée du texte. La théorie de la pertinence rappelle que toute communication comporte de l’inféré (Gutt 1991) ; elle ne donne pas pour autant au traducteur le droit de convertir toutes les inférences accessibles en contenu encodé. La responsabilité consiste à distinguer ce que le français doit expliciter pour fonctionner et ce qu’il pourrait expliquer pour aider le lecteur.

Cette frontière justifie la séparation entre Clarté, Déployée et Étude. Clarté peut expliciter ce que la réception immédiate exige ; Déployée peut rendre visible une relation fortement contrainte mais peu perceptible ; Étude accueille la discussion qui demande plusieurs hypothèses, des sources externes ou un développement argumenté. La pluralité des couches permet ainsi d’éviter le faux choix entre traduction opaque et traduction surinterprétée.

Implicature, explicitation et force d’assertion

Le passage de l’implicite à l’explicite constitue l’un des lieux les plus sensibles de la traduction. Une information peut être fortement inférable sans être assertée ; une présupposition peut être nécessaire à la compréhension sans être formulée ; une relation causale peut être suggérée par le discours sans recevoir de marque grammaticale explicite. Le traducteur qui verbalise cette information augmente sa force pragmatique : ce qui devait être reconstruit par le lecteur devient une partie visible de la phrase.

La théorie de la pertinence, dans l’application de Gutt à la traduction, rappelle que la communication ne transporte pas un contenu totalement explicite d’un esprit à un autre. Le contexte et l’inférence participent à la compréhension. La conséquence pour la Bible Savoy est double : il serait naïf de vouloir « ne rien interpréter », mais il serait tout aussi trompeur de convertir systématiquement les inférences les plus plausibles en contenu lexical.

Clarté et Déployée sont les deux fonctions les plus exposées à ce risque. Clarté peut avoir besoin d’identifier un référent ou de rendre une relation logique pour éviter une obscurité créée par le français ; Déployée peut expliciter une information fortement contrainte par le dossier. Dans les deux cas, la formulation doit rester proportionnée à la force de l’inférence. Lorsqu’une explicitation transforme une possibilité en assertion, elle doit être déplacée vers Étude ou formulée comme alternative plutôt que comme texte principal.

Coût de l’implicite conservé

La prudence inverse possède aussi un coût. Conserver tous les implicites de la langue source peut rendre un texte français inutilement opaque, notamment lorsque le français exige un sujet, un lien discursif ou un référent plus explicite. La fidélité ne consiste donc pas à reproduire la quantité d’implicite mais à préserver la distribution de ce qui est certain, inférable et ouvert. Une formulation qui paraît « plus littérale » peut en réalité imposer au lecteur cible un effort différent de celui demandé au lecteur source.

Le système à restitutions multiples permet de distribuer ce coût : Lecture ou Clarté peuvent assumer certaines explicitations nécessaires à la réception, tandis que Littérale et Philologique rendent visibles les endroits où le français a dû choisir ou ajouter une relation. La pluralité n’élimine pas l’interprétation ; elle la rend localisable.

4. Finalité, destinataire et situations de lecture

Les approches fonctionnalistes ont rappelé qu’une traduction est produite pour un usage et un destinataire. Christiane Nord a systématisé cette perspective en présentant la traduction comme une activité orientée vers une finalité. Appliquée à la Bible, cette approche pose immédiatement une difficulté : il n’existe pas un seul usage biblique. Le même texte peut être lu silencieusement, proclamé, étudié philologiquement, cité dans un travail de recherche, comparé à une tradition liturgique ou utilisé dans l’enseignement.

Une édition unique tente souvent de concilier ces fonctions, au prix de compromis permanents. Le modèle Savoy fait un choix différent : il distribue certaines fonctions entre plusieurs restitutions coordonnées. Ce dispositif ne supprime pas les tensions ; il les rend visibles et les gouverne. L’intérêt théorique du modèle tient précisément à cette architecture : la pluralité n’est pas conçue comme sept traductions indépendantes mais comme sept modes de restitution issus d’une analyse commune.

Cette organisation implique une discipline particulière. Si les sept restitutions commencent à diverger sur l’analyse même du texte source, le système perd sa cohérence. Si elles deviennent au contraire de simples reformulations stylistiques d’une version première, elles perdent leur intérêt méthodologique. Le cœur du modèle réside donc dans le maintien d’un dossier philologique commun suffisamment précis pour contraindre les sept restitutions, tout en laissant à chacune une fonction éditoriale propre.

Un même lecteur peut changer de besoin au cours d’une seule séance : lecture continue, vérification d’un terme, comparaison d’une ambiguïté, consultation d’un parallèle. Le modèle Savoy traite donc la fonction non seulement comme propriété d’une traduction, mais comme propriété d’une situation de lecture. Les sept restitutions répondent à ces déplacements sans exiger six éditions séparées. Proclamation ajoute en outre une situation distincte : la réception orale, qui ne peut être réduite à la lecture silencieuse.

Cette conception rend le numérique méthodologiquement pertinent : le changement de fonction peut être immédiat et réversible. La pluralité n’est plus nécessairement distribuée entre plusieurs volumes ou plusieurs traductions concurrentes ; elle peut être organisée à l’intérieur d’un même environnement éditorial.

Le destinataire ne doit pas davantage être traité comme une catégorie abstraite. « Lecteur contemporain » peut désigner un lecteur familier de la Bible, un novice, un étudiant, un croyant engagé dans une tradition liturgique, un lecteur non confessionnel ou un auditeur sans texte sous les yeux. Ces profils ne rencontrent pas les mêmes obstacles. Une expression reçue comme transparente dans un milieu religieux peut être opaque ailleurs ; une translittération utile à l’étudiant peut être un bruit inutile pour la lecture continue. Le brief d’une restitution doit donc définir une situation d’usage plutôt qu’un public imaginaire unique.

Cette pluralité impose une prudence méthodologique : la réussite d’une restitution auprès d’un groupe ne permet pas de généraliser immédiatement à tous les lecteurs. Clarté doit être testée auprès de lecteurs correspondant à son usage réel ; Proclamation auprès d’auditeurs ; Philologique auprès de personnes capables d’exploiter l’information analytique. Le modèle à sept restitutions transforme ainsi la question du public en programme empirique : les fonctions ne sont pas seulement des intentions éditoriales, elles doivent produire des bénéfices observables dans les situations qu’elles revendiquent.

Le numérique renforce encore ce déplacement. Un même individu peut successivement être lecteur, auditeur, comparatiste et étudiant. L’édition n’a donc pas à enfermer une personne dans une catégorie ; elle doit permettre le changement de régime sans modifier silencieusement le dossier de sens. Le modèle Savoy formule cette mobilité comme une propriété de l’environnement éditorial : plusieurs accès, une responsabilité source commune.

Destinataire prévu et lecteur empirique

Une théorie fonctionnelle travaille nécessairement avec une représentation du destinataire : lecteur non spécialiste, lecteur continu, auditeur d’assemblée, étudiant ou lecteur philologiquement formé. Ce destinataire prévu est une construction éditoriale utile ; il ne doit pas être confondu avec un lecteur réel. Les usages effectifs peuvent révéler que les compétences supposées, le vocabulaire jugé transparent ou la segmentation considérée comme audible ne fonctionnent pas comme prévu.

Le modèle doit donc articuler deux niveaux. Le brief définit la fonction avant la rédaction ; l’évaluation empirique vérifie ensuite si cette fonction est effectivement remplie. Cette articulation protège le projet contre une circularité fréquente : déclarer qu’une restitution est « claire » ou « orale » simplement parce qu’elle a été conçue avec cette intention. La finalité est normative au moment de produire le texte, mais sa réussite devient une question empirique.

Cette distinction explique également pourquoi aucune restitution n’est intrinsèquement supérieure. Une formulation adaptée à un auditeur peut être moins utile à un chercheur ; une structure très visible en Littérale peut ralentir une lecture continue. L’évaluation doit porter sur l’adéquation à la situation annoncée, non sur une hiérarchie abstraite de qualité.

5. Oralité et réception à la première écoute

La lecture publique ne constitue pas seulement un mode de diffusion d’un texte conçu pour l’œil. L’auditeur ne peut généralement ni revenir en arrière, ni inspecter la ponctuation, ni comparer instantanément deux rattachements syntaxiques. La traduction destinée à la proclamation doit donc intégrer des contraintes propres : longueur des groupes, cadence, respiration, maintien des référents, parallélisme et compréhension à la première écoute.

Cette observation justifie l’autonomie de Proclamation par rapport à Lecture. Les deux partagent le même dossier philologique et peuvent souvent converger, mais leur situation de réception n’est pas identique. Dans les textes poétiques, l’oralité peut même rendre perceptibles des structures — cola, reprises, gradations — qu’une prose silencieuse tendrait à aplanir.

L’oralité comme modalité de réception, non comme ornement

La traduction destinée à l’oreille n’est pas une version écrite à laquelle on ajouterait du rythme après coup. L’auditeur reçoit le texte dans une temporalité irréversible : il ne voit ni la ponctuation, ni les reprises graphiques, ni les limites de proposition. Il doit maintenir en mémoire les référents et relations jusqu’à leur résolution. Une dépendance syntaxique acceptable à l’œil peut donc devenir obscure à l’écoute.

Cette asymétrie entre œil et oreille justifie un traitement spécifique des unités de souffle, des chaînes pronominales, des incises et des parallélismes. La segmentation n’est cependant pas libre : elle doit rester compatible avec la syntaxe et la structure du passage. Proclamation n’autorise ni la simplification du contenu ni la théâtralisation. Elle cherche à rendre perceptible, à la première écoute, ce que le texte écrit permet de reconstruire visuellement.

L’oralité est particulièrement importante pour un corpus dont une grande partie a historiquement circulé par lecture publique, récitation ou performance. Mais l’argument historique ne suffit pas à valider une formulation moderne. La monographie traite donc la réception auditive comme une hypothèse testable : plusieurs lecteurs, plusieurs voix, audition sans support visuel et tâches de compréhension doivent permettre de comparer Proclamation à Lecture. Ce passage de l’intention à l’observation constitue l’une des contributions expérimentales du modèle.

6. Littéralité, interlinéaire et analyse philologique

La proximité avec la langue source recouvre plusieurs opérations qu’il faut distinguer. Une traduction Littérale reste un texte français continu et cherche à rendre visible la charpente syntaxique et lexicale. Un interlinéaire aligne des unités source et cible et n’a pas pour fonction première de constituer une phrase française autonome. Une restitution Philologique, enfin, expose analytiquement les phénomènes linguistiques et les options qui gouvernent la traduction.

Confondre ces trois niveaux ferait réapparaître l’une des limites de l’ancien système : concentrer dans une même sortie la structure, l’alignement et l’analyse. Leur séparation est désormais constitutive de l’architecture Savoy.

La littéralité comme famille de propriétés

Le terme « littéral » devient trompeur lorsqu’il est traité comme une mesure unique. La proximité peut porter sur l’ordre des constituants, la répétition lexicale, la coordination, les images, les catégories grammaticales, les ambiguïtés ou la longueur de la phrase. Une traduction peut être très proche sur un axe et très interprétative sur un autre. L’opposition binaire « littéral / dynamique » masque donc plusieurs décisions indépendantes.

La Littérale du modèle Savoy n’a pas pour objectif de minimiser globalement la distance formelle. Elle sélectionne les propriétés structurelles dont la visibilité apporte une information au lecteur : répétition significative, ordre marqué, coordination, parallélisme, ambiguïté utile ou relation lexicale. Elle peut sacrifier une correspondance superficielle lorsque celle-ci produirait en français un effet absent de la source. Cette approche rejoint la critique générale des équivalences mécaniques : une forme n’est fidèle que si la relation qu’elle rend demeure interprétable dans la langue cible.

L’interlinéaire poursuit une autre finalité. Il aligne des unités et accepte précisément de ne pas former un texte français autonome. Philologique poursuit encore autre chose : elle expose les phénomènes qui gouvernent la décision. La séparation de ces trois objets évite de demander à une seule « version littérale » de servir simultanément d’alignement, de traduction continue et de commentaire linguistique.

7. Traditions confessionnelles et indépendance méthodologique

La traduction biblique possède une caractéristique qui la distingue de nombreuses autres pratiques traductives : son objet est reçu comme Écriture par des communautés religieuses dont les doctrines, les liturgies et les vocabulaires ont souvent plusieurs siècles d’histoire. Les choix de traduction peuvent donc être chargés d’enjeux confessionnels. Certaines solutions deviennent familières parce qu’elles appartiennent à une tradition ; d’autres sont contestées parce qu’elles semblent favoriser une interprétation théologique particulière.

Parler d’« indépendance confessionnelle » ne signifie dès lors ni neutralité absolue, ni absence de convictions, ni prétention à une lecture sans présupposés. Une telle neutralité serait épistémologiquement naïve. L’expression désigne ici une règle de gouvernance : aucune doctrine catholique, protestante, évangélique, orthodoxe, juive ou autre ne reçoit par elle-même le pouvoir de déterminer une décision de traduction. Une solution doit pouvoir être défendue à partir du texte, de la critique textuelle, de la morphologie, de la syntaxe, de la sémantique, du contexte littéraire et historique, et de la comparaison raisonnée des interprétations disponibles.

Les traditions confessionnelles restent pourtant indispensables à l’étude. Elles témoignent de l’histoire de la réception, de la transmission et de l’interprétation du texte. Elles peuvent attirer l’attention sur des problèmes réels et conserver des lectures anciennes importantes. L’indépendance méthodologique ne consiste donc pas à les exclure, mais à refuser de leur conférer une autorité automatique dans l’établissement ou la traduction du texte.

Cette position doit elle-même être contrôlée. Un traducteur indépendant institutionnellement n’est pas, pour cette raison, exempt de biais. Il peut importer ses préférences théologiques, stylistiques ou intellectuelles sans les reconnaître. Le système Savoy doit donc remplacer l’autorité confessionnelle non par l’autorité personnelle du traducteur, mais par des procédures : justification documentée, comparaison des hypothèses, registre des décisions éditoriales, possibilité de révision et séparation entre certitude textuelle et choix de restitution.

Les traditions de traduction constituent enfin un facteur de réception distinct des confessions. Des formulations peuvent devenir normatives simplement parce qu’elles ont été répétées pendant plusieurs générations. Elles forment un patrimoine linguistique, liturgique et littéraire réel, mais ce patrimoine doit être distingué de la preuve philologique. Une formule familière peut être excellente ; sa familiarité n’est toutefois pas un argument suffisant pour la conserver lorsqu’une analyse plus solide conduit ailleurs.

Inversement, l’innovation n’est pas une valeur en soi. Remplacer une expression traditionnelle seulement pour signaler l’originalité d’une nouvelle traduction serait tout aussi arbitraire. La Bible Savoy doit donc appliquer un principe symétrique : ni conservatisme lexical automatique, ni néologisme programmatique. Une formulation héritée est retenue lorsqu’elle reste exacte et fonctionnelle ; une formulation nouvelle doit pouvoir justifier le gain qu’elle apporte.

Cette question devient particulièrement sensible dans les passages doctrinalement chargés. Une tradition catholique, protestante, évangélique ou orthodoxe peut avoir stabilisé un vocabulaire qui organise ensuite la théologie du lecteur. L’indépendance confessionnelle exige alors une double vigilance : ne pas corriger artificiellement le texte contre une tradition, mais ne pas laisser cette tradition définir silencieusement le sens admissible. Le dossier commun doit pouvoir rendre compte des raisons du choix sans invoquer comme preuve l’autorité de la tradition elle-même.

L’histoire des traductions bibliques rappelle que la traduction n’est jamais seulement un passage linguistique. La Septante a progressivement acquis une histoire propre dans le judaïsme hellénophone puis dans les christianismes anciens ; la Vulgate a structuré pendant des siècles le vocabulaire biblique latin de l’Occident ; les traductions de la Réforme ont contribué à stabiliser des usages vernaculaires et des traditions confessionnelles. Ces exemples montrent qu’une traduction devient à son tour un texte de réception, susceptible d’influencer la manière dont les générations suivantes comprennent le texte source.

Cette historicité crée un phénomène de rétroaction. Une formulation française peut paraître « naturelle » non parce qu’elle correspond immédiatement à l’hébreu ou au grec, mais parce que plusieurs siècles de tradition biblique ont rendu cette formulation familière. À l’inverse, une traduction plus directement motivée par la langue source peut sembler étrange parce qu’elle rompt une habitude héritée. La perception de littéralité elle-même est donc historiquement conditionnée.

Le modèle Savoy doit tenir compte de cette mémoire sans en faire une autorité. Les traductions antérieures sont des témoins de réception, des réservoirs de solutions et des instruments de comparaison. Elles peuvent révéler une difficulté que le dossier n’avait pas encore identifiée ou conserver une intuition philologique pertinente. Elles ne doivent cependant jamais devenir le texte intermédiaire à partir duquel la traduction actuelle serait dérivée. La comparaison externe sert à poser une question au texte source ; elle ne remplace pas le retour au dossier.

Cette règle protège également contre l’illusion de nouveauté. Une formulation inhabituelle n’est pas nécessairement meilleure parce qu’elle se distingue des traductions reçues ; une formulation traditionnelle n’est pas nécessairement inférieure parce qu’elle est ancienne. La décision doit être réargumentée dans le contexte actuel du dossier. Le rapport à la tradition devient ainsi critique plutôt que conservateur ou iconoclaste.

Dans une édition numérique, cette histoire pourrait à terme être rendue consultable de manière sélective : comparaison avec quelques traductions historiques, évolution d’un terme, réception d’une formule. Mais ces données appartiennent à l’environnement d’étude. Elles ne doivent pas peser silencieusement sur la restitution courante ni créer l’impression qu’un vote majoritaire des traductions antérieures constitue une preuve philologique.

Tradition comme donnée de réception, non comme preuve

La longue histoire de la traduction biblique constitue un corpus documentaire de première importance. Une solution présente dans la Septante, la Vulgate, les traductions de la Réforme ou des versions modernes peut révéler une difficulté ancienne, conserver une lecture textuelle ou témoigner d’un choix exégétique influent. Cette histoire doit donc être consultée comme une donnée de réception et comme un réservoir de questions adressées au texte.

Elle ne doit cependant pas devenir une règle majoritaire. Dix traductions répétant la même solution ne transforment pas cette solution en preuve si elles dépendent historiquement les unes des autres ou d’une même tradition interprétative. La comparaison doit donc chercher l’origine des convergences plutôt que compter des voix. Cette exigence est particulièrement importante dans les passages confessionnellement sensibles, où une formulation peut être stabilisée par usage liturgique ou doctrinal.

Le modèle Savoy traite ainsi les traductions antérieures comme des témoins secondaires du problème traductif : elles peuvent ouvrir une enquête, signaler une alternative ou fournir un parallèle historique ; elles ne remplacent jamais le retour au texte source et au dossier critique.

8. Éthique de la décision traductive

Une traduction biblique exerce un pouvoir herméneutique : elle décide ce qui deviendra visible ou invisible pour le lecteur qui ne connaît pas les langues sources. Ce pouvoir crée une obligation éthique de proportionner le degré d’assurance de la formulation au degré d’assurance de l’analyse. Une hypothèse probable ne doit pas être présentée comme donnée certaine ; une tradition familière ne doit pas acquérir par répétition le statut d’évidence philologique.

L’éthique du modèle Savoy repose ainsi sur quatre exigences : traçabilité, réversibilité, explicitation des incertitudes et possibilité de critique externe. Ces exigences ne garantissent pas l’exactitude, mais elles rendent les erreurs plus détectables et donc plus corrigibles.

Cette éthique rejoint le principe fonctionnaliste de loyauté sans s’y réduire. Dans une édition à sept restitutions, le lecteur doit pouvoir savoir ce qui relève d’un changement de fonction, ce qui relève d’une décision interprétative et ce qui relève d’une donnée du texte. L’obligation de ne pas tromper sur la nature de l’intervention devient ainsi une contrainte documentaire : toute transformation significative doit pouvoir être replacée dans le dossier et, si nécessaire, révisée.

L’éthique de la décision possède enfin une dimension de non-compensation. Une qualité ne rachète pas automatiquement une faute d’un autre ordre : une phrase très naturelle ne compense pas une erreur de référent ; une proximité morphologique impressionnante ne compense pas un contresens pragmatique ; une explicitation pédagogiquement utile ne compense pas l’introduction d’une hypothèse fragile comme fait. Cette règle prépare directement la grille d’évaluation de la Partie VI.

Elle implique aussi une obligation de proportion. Toutes les décisions ne nécessitent pas le même niveau de documentation. Une variation de ponctuation sans effet interprétatif peut être traitée éditorialement ; une variante textuelle, une ambiguïté doctrinalement sensible ou une reconstruction historique ajoutée au français exige une provenance beaucoup plus forte. La transparence n’est donc pas accumulation indiscriminée de notes : elle est allocation de documentation selon le risque interprétatif.

Asymétrie d’accès au texte source

L’éthique de la traduction biblique est renforcée par une asymétrie simple : la majorité des lecteurs ne peut pas vérifier directement l’hébreu, l’araméen ou le grec. Une décision française possède donc un pouvoir particulier de cadrage. Lorsqu’elle ferme une ambiguïté, naturalise une institution ou choisit un terme chargé doctrinalement, elle peut rendre invisible le fait qu’une autre analyse restait possible.

Cette asymétrie ne conduit pas à exiger que chaque phrase soit accompagnée d’un appareil savant. Elle fonde plutôt une obligation de proportionnalité : plus l’intervention est interprétativement forte et moins elle est vérifiable par le lecteur ordinaire, plus l’édition doit rendre sa provenance récupérable. La dette documentaire constitue l’expression opérationnelle de cette obligation.

La loyauté au sens fonctionnaliste (Nord 2026) prend ici une forme particulière. Le lecteur doit pouvoir faire confiance au fait que la fonction annoncée — Clarté, Proclamation ou autre — ne sert pas de prétexte pour introduire silencieusement une doctrine, une reconstruction historique ou une certitude absente du dossier. La pluralité des restitutions n’est éthiquement défendable que si elle augmente la transparence des choix au lieu de multiplier les occasions d’interprétation non déclarée.

Asymétrie entre traducteur et lecteur

Le lecteur qui ne connaît pas l’hébreu ou le grec dépend de la traduction pour savoir non seulement ce que le texte dit, mais souvent aussi où il hésite. Cette asymétrie donne au traducteur un pouvoir particulier : une ambiguïté supprimée, une variante non signalée ou une relation causale ajoutée peuvent devenir invisibles précisément pour le lecteur qui aurait le plus besoin de savoir qu’une décision a été prise.

L’éthique de la traduction ne consiste donc pas seulement à éviter l’erreur. Elle implique de ne pas profiter de cette asymétrie informationnelle pour présenter une interprétation comme donnée certaine. La transparence n’exige pas de saturer chaque page de notes ; elle exige que toute fermeture importante puisse être retrouvée à la demande dans l’architecture documentaire.

Cette obligation vaut aussi pour les outils computationnels et les procédures automatisées. Plus une décision est difficile à vérifier directement par le lecteur final, plus le projet doit conserver en amont les éléments permettant une critique experte. La responsabilité reste humaine précisément parce que la chaîne technique peut rendre une décision opaque tout en lui donnant une apparence de précision.

9. Hypothèses de recherche de la Partie I

La première hypothèse est qu’une traduction biblique gagne en rigueur lorsque les niveaux de décision sont séparés : établissement du texte, analyse philologique, interprétation contextuelle et restitution française. La deuxième est qu’un dispositif multiforme peut mieux rendre compte de la pluralité des usages qu’une traduction unique, à condition que les différentes restitutions demeurent contraintes par un même dossier source. La troisième est que l’indépendance confessionnelle ne peut être crédible que si elle est définie comme une procédure vérifiable plutôt que comme une qualité revendiquée du traducteur.

Ces hypothèses ne sont pas posées comme acquises. Les parties suivantes devront les éprouver sur des données réelles : décisions morphosyntaxiques, ambiguïtés lexicales, variantes textuelles, passages théologiquement sensibles et écarts entre les sept restitutions. La valeur du modèle dépendra moins de sa formulation théorique que de sa capacité à produire des décisions cohérentes, documentées et révisables.

Références de cadrage

  1. James Barr, The Semantics of Biblical Language, Oxford University Press, 1961.
  2. Eugene A. Nida, Toward a Science of Translating: With Special Reference to Principles and Procedures Involved in Bible Translating, Leiden, E. J. Brill, 1964.
  3. Jan de Waard et Eugene A. Nida, From One Language to Another: Functional Equivalence in Bible Translating, Nashville, Thomas Nelson, 1986.
  4. Peter Newmark, Approaches to Translation, Oxford/New York, Pergamon Press, 1981.
  5. Ernst-August Gutt, Translation and Relevance: Cognition and Context, Oxford, Basil Blackwell, 1991.
  6. Christiane Nord, Translating as a Purposeful Activity: Functionalist Approaches Explained, 3e éd., Routledge, 2026 ; voir également l’édition fondatrice de 1997.
  7. Mona Baker, In Other Words: A Coursebook on Translation, 3e éd., Routledge, 2018.
  8. Jeremy Munday, Sara Ramos Pinto et Jacob Blakesley, Introducing Translation Studies: Theories and Applications, 5e éd., Routledge, 2022.
  9. Anthony Pym, Exploring Translation Theories, 3e éd., Routledge, 2023.
  10. Matthijs Jasper de Jong, « Beyond the Transfer Paradigm: New Insights in Bible Translation using the Dutch Nieuwe Bijbelvertaling as a Case Study », Journal of Biblical Text Research, 53/10, 2023, p. 246–270.

Statut de validation. Cette partie constitue un état substantiel consolidé de la rédaction. Les références de cadrage sont établies ; les renvois paginés et l’appareil critique continueront d’être précisés au cours de la révision critique.

Passerelles

Pour situer, approfondir ou revenir au texte.

Réseau biblique

Parallèles

Outil de lecture

Dictionnaire

Exploration du corpus

Concordance

Un mot isolé est recherché comme mot entier ; plusieurs mots comme expression continue.

Sélectionnez un mot dans le texte ou saisissez un terme.

Langues sources

Lexique

Hébreu : lemmatisation et morphologie OSHB/WLC pour le corpus actuellement publié.

Depuis un verset, « Lexique du verset » affiche directement ses termes sources.

Contexte historique

Histoire & archéologie

Sélectionnez un verset pour afficher son contexte.

Bureau d’exégète

Dossier du passage