Père apologiste · IIe siècle · vers 150–160
Justin Martyr — Seconde Apologie
Rareté en français : Peu courant en français · confiance moyenne
Un bref texte dense où Justin répond à des condamnations de chrétiens, refuse le suicide, défend la liberté humaine et formule sa célèbre doctrine du Logos semé dans toute l’humanité.
État éditorial. S1 · collation directe du grec achevée · 15/15 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.
Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.
Contexte de lecture. Cette Apologie présente la démonologie, l’eschatologie et les catégories philosophiques propres à Justin au IIe siècle. Les récits de procès, les accusations religieuses et les lectures des cultes antiques sont conservés comme voix apologétique de l’auteur et distingués de l’analyse historique contemporaine.
Texte intégral — S1
La numérotation suit les 15 sections de l’édition source.
§ 1
Romains, les événements récents survenus dans votre ville sous Urbicus, et les injustices semblables commises ailleurs par les gouvernants, m’obligent à écrire pour vous, qui êtes nos semblables et nos frères, même si vous l’ignorez ou refusez de le reconnaître à cause du prestige de vos charges. Partout, ceux que la parole chrétienne détourne du vice rencontrent l’hostilité de ceux qui refusent de changer et des puissances mauvaises qui excitent contre nous des juges injustes. Pour que vous connaissiez la cause de ce qui s’est passé sous Urbicus, je vais rapporter les faits.
§ 2
Une femme vivait avec un mari débauché et avait autrefois partagé sa conduite. Après avoir connu l’enseignement du Christ, elle changea de vie et chercha à ramener aussi son mari à la maîtrise de soi, lui rappelant le jugement promis à ceux qui vivent contre la raison droite. Lui persista dans ses désordres. Elle jugea alors qu’elle ne pouvait continuer à partager la vie d’un homme qui recherchait des plaisirs contraires à la justice et à l’ordre de la nature. Retenue quelque temps par sa famille, qui espérait encore sa conversion, elle finit par lui notifier la séparation lorsqu’elle apprit qu’à Alexandrie sa conduite était devenue pire. Son mari l’accusa alors d’être chrétienne. Comme elle obtint de l’empereur un délai pour régler ses affaires avant de répondre à l’accusation, il se retourna contre Ptolémée, qui lui avait enseigné la doctrine chrétienne. Ptolémée fut emprisonné puis conduit devant Urbicus ; on lui demanda seulement s’il était chrétien. Il le reconnut sans détour et fut condamné. Lucius, témoin de ce jugement, demanda comment on pouvait mettre à mort un homme convaincu ni d’adultère, ni de meurtre, ni de vol, mais seulement du nom de chrétien. Urbicus lui demanda alors s’il était lui-même chrétien ; Lucius répondit oui et fut à son tour envoyé au supplice. Un troisième homme subit la même condamnation.
Note de collation
- Repère historique : le récit de Ptolémée et Lucius vise à dénoncer une condamnation fondée sur le seul nom de chrétien ; il constitue un témoignage apologétique, non un procès-verbal judiciaire indépendant.
§ 3
Je m’attends moi-même à être dénoncé et mis à mort par l’un de ceux que j’ai nommés, peut-être par Crescens, qui aime moins la sagesse que le bruit et l’apparence. Il accuse publiquement les chrétiens d’athéisme et d’impiété sans connaître ce qu’ils enseignent. S’il ne l’a pas étudié, sa témérité est indigne d’un philosophe ; s’il l’a étudié sans en comprendre la grandeur, il est ignorant ; s’il l’a comprise mais se tait par peur de l’opinion, il est esclave de la réputation plutôt qu’ami de la vérité. Je l’ai déjà interrogé publiquement et constaté son ignorance. Je suis prêt à reprendre devant vous cette discussion. Celui qui place l’indifférence comme fin suprême ne peut même pas définir correctement le bien.
§ 4
Quelqu’un pourrait nous dire : « Si vous souhaitez rejoindre Dieu, pourquoi ne vous donnez-vous pas tous la mort et ne nous épargnez-vous pas la tâche de vous condamner ? » Nous ne le faisons pas parce que Dieu n’a pas créé le monde sans dessein mais pour l’humanité, et qu’il se réjouit de ceux qui cherchent à conformer leur vie au bien. Si nous nous supprimions nous-mêmes, nous contribuerions à empêcher la naissance et l’instruction d’autres hommes et agirions contre la volonté de Dieu. Mais lorsque nous sommes interrogés, nous ne renions pas notre foi : nous savons n’avoir rien commis de honteux et nous tenons le mensonge pour impie. Nous voulons aussi vous délivrer de vos préjugés injustes.
Note de collation
- S1 : Justin rejette explicitement l’idée du suicide comme moyen de rejoindre Dieu ; la section doit être lue comme réfutation d’une objection, non comme encouragement à la mort volontaire.
§ 5
On objectera encore : si Dieu est vraiment notre secours, pourquoi laisse-t-il les injustes nous persécuter ? Dieu a créé le monde, ordonné les éléments et confié aux anges une responsabilité sur les hommes et les réalités terrestres. Justin enseigne que certains de ces anges ont transgressé leur ordre, se sont unis à des femmes et ont engendré ceux qu’il appelle les démons. Ces puissances auraient ensuite asservi les hommes par la magie, la peur, les sacrifices et les passions, semant meurtres, guerres, adultères et autres maux. Les poètes, ignorant cette origine, auraient attribué ces récits aux dieux et à leurs descendants. Justin interprète ainsi les mythologies païennes dans le cadre démonologique propre à son christianisme du IIe siècle.
Note de collation
- Contexte doctrinal : anges déchus, démons, exorcismes et feu final sont présentés selon la cosmologie chrétienne de Justin au IIe siècle ; l’édition les distingue des descriptions scientifiques ou médicales contemporaines.
§ 6
Le Père de toutes choses, parce qu’il n’est pas engendré, ne reçoit pas un nom qui l’enfermerait. « Père », « Dieu », « Créateur », « Seigneur » ou « Maître » sont des désignations tirées de ses œuvres et de ses bienfaits. Son Fils, le seul appelé proprement Fils, est le Logos qui était avec lui avant les créatures et par qui tout fut créé et ordonné. Il est appelé Christ parce qu’il est l’Oint et que Dieu a ordonné toutes choses par lui ; Jésus désigne aussi sa venue comme homme et Sauveur. Il s’est fait homme selon la volonté du Père pour ceux qui croient et pour renverser la puissance des démons. Justin en appelle ici aux exorcismes pratiqués au nom de Jésus Christ comme signe, à ses yeux, de cette victoire.
Note de collation
- Contexte doctrinal : anges déchus, démons, exorcismes et feu final sont présentés selon la cosmologie chrétienne de Justin au IIe siècle ; l’édition les distingue des descriptions scientifiques ou médicales contemporaines.
§ 7
Dieu diffère encore le bouleversement final du monde à cause de la « semence des chrétiens », que Justin considère comme une cause de conservation du genre humain. Sans cela, dit-il, le jugement serait déjà venu comme autrefois le déluge. Il distingue sa doctrine du feu final de la théorie stoïcienne d’un éternel retour cosmique. Il refuse surtout le fatalisme : anges et hommes ont été créés libres, capables de choisir le bien ou le mal, et c’est pourquoi récompense et châtiment ont un sens. Les moralistes eux-mêmes, en prescrivant certaines actions et en en interdisant d’autres, témoignent pratiquement de cette liberté.
Note de collation
- Contexte doctrinal : anges déchus, démons, exorcismes et feu final sont présentés selon la cosmologie chrétienne de Justin au IIe siècle ; l’édition les distingue des descriptions scientifiques ou médicales contemporaines.
§ 8
Même parmi les Stoïciens et les poètes, certains ont vécu ou parlé selon une part du Logos semé en tout être humain ; c’est pourquoi eux aussi ont parfois été haïs et persécutés, comme Héraclite ou Musonius. Si ceux qui n’avaient qu’une part de cette semence ont rencontré l’hostilité, combien davantage, dit Justin, ceux qui vivent selon la connaissance du Logos tout entier, le Christ, sont-ils combattus. Il attribue cette hostilité aux démons et la relie au jugement futur qu’il annonce sur eux.
Note de collation
- Contexte doctrinal : anges déchus, démons, exorcismes et feu final sont présentés selon la cosmologie chrétienne de Justin au IIe siècle ; l’édition les distingue des descriptions scientifiques ou médicales contemporaines.
- Repère philosophique : Justin développe ici la doctrine du Logos semé dans l’humanité (« Logos spermatikos »), qui lui permet d’intégrer des vérités partielles de la philosophie grecque à sa christologie.
§ 9
Justin affirme que les philosophes et législateurs ont entrevu des fragments de vérité parce qu’une semence du Logos est présente dans l’humanité. Mais ce qu’ils ont dit de juste reste partiel et souvent contradictoire. La connaissance chrétienne prétend recevoir plus pleinement ce dont les autres n’avaient qu’une trace dispersée. C’est sur cette continuité et cette différence que Justin fonde son dialogue avec la philosophie.
Note de collation
- Repère philosophique : Justin développe ici la doctrine du Logos semé dans l’humanité (« Logos spermatikos »), qui lui permet d’intégrer des vérités partielles de la philosophie grecque à sa christologie.
§ 10
Notre doctrine ne peut donc être condamnée simplement parce qu’elle dérange. Les hommes de raison ont souvent été persécutés, tandis que ceux qui vivaient dans le désordre recevaient honneur et prospérité. Justin en conclut que la réussite présente n’est pas le critère du vrai. Ce qui compte est la libre orientation de l’homme vers la justice, sous le regard de Dieu, et l’espérance d’un jugement qui manifestera la vérité des œuvres.
§ 11
Les poètes eux-mêmes racontent qu’Héraclès rencontra la Vertu et le Vice sous la figure de deux femmes. Le Vice, paré et séduisant, lui promettait les plaisirs immédiats ; la Vertu, austère, lui proposait une beauté durable au prix de l’effort. Justin reprend cette image : celui qui refuse l’apparence facile pour choisir ce qui semble pénible trouvera le vrai bonheur. Le vice se déguise sous les apparences du bien ; la vertu, elle, rend incorruptibles ceux qui la suivent. Le courage des chrétiens devant la mort lui paraît confirmer qu’ils ne vivent pas pour le plaisir.
§ 12
Justin raconte alors son propre cheminement. Lorsqu’il suivait encore les doctrines de Platon, il entendait les accusations portées contre les chrétiens ; mais en les voyant affronter sans crainte la mort et les supplices, il comprit qu’ils ne pouvaient être les esclaves du plaisir et des crimes qu’on leur imputait. Un homme attaché à la jouissance chercherait à sauver sa vie, non à s’exposer volontairement à la mort. Les calomnies avaient pourtant conduit à torturer serviteurs, enfants et femmes pour leur faire attribuer aux chrétiens des pratiques monstrueuses. Justin renverse l’accusation : les mythes et certains cultes païens contiennent précisément les violences et débauches qu’on reproche aux chrétiens. Ceux-ci, au contraire, enseignent à les fuir.
Note de collation
- Repère autobiographique : Justin présente le courage des chrétiens face à la mort comme un élément de son propre cheminement intellectuel vers le christianisme.
§ 13
Ayant compris que les démons, selon son interprétation, enveloppaient la doctrine chrétienne de calomnies pour en détourner les hommes, Justin dit avoir méprisé ces accusations et choisi ouvertement le nom de chrétien. Il ne prétend pas que tout ce qu’a dit Platon soit étranger au Christ : les philosophes, les Stoïciens, les poètes et les écrivains ont pu saisir quelque chose du vrai grâce à la semence du Logos. Mais ils ne possédaient pas le Logos dans sa plénitude et se contredisent entre eux. « Tout ce qui a été bien dit par tous nous appartient », écrit-il en substance, parce que les chrétiens reconnaissent dans le Christ le Logos dont les autres n’avaient reçu que des semences.
Note de collation
- Repère philosophique : Justin développe ici la doctrine du Logos semé dans l’humanité (« Logos spermatikos »), qui lui permet d’intégrer des vérités partielles de la philosophie grecque à sa christologie.
§ 14
Justin demande donc que son écrit soit rendu public afin que la doctrine chrétienne soit connue telle qu’elle est et que les hommes puissent se libérer des fausses opinions. La capacité de distinguer le bien du mal appartient à la nature humaine ; condamner des personnes pour des crimes non établis tout en honorant, dans les mythes, des dieux auxquels on attribue ces mêmes actes est incohérent. Ceux qui punissent des innocents sur de telles accusations se condamnent eux-mêmes par leur propre jugement.
§ 15
Si vous autorisez la diffusion de cet écrit, nous le ferons connaître à tous afin que ceux qui le peuvent changent de jugement. C’est dans ce seul but que ce discours a été composé. Notre enseignement, affirme Justin, n’est pas honteux lorsqu’on l’examine avec raison ; il lui paraît supérieur à bien des écrits philosophiques ou poétiques que chacun peut librement lire. Nous nous arrêtons ici après avoir fait ce qui dépendait de nous, en souhaitant que tous les hommes connaissent la vérité. À vous maintenant, conclut-il, de juger avec justice conformément à la piété et à la philosophie dont vous vous réclamez.
Note de collation
- S1 : la conclusion est une requête adressée aux autorités pour que l’apologie puisse être connue et jugée sur son contenu plutôt que sur des rumeurs.