Bibliothèque ancienne · Introduction critique
Jacob, Éphraïm et le peuple de l’alliance
Ce chapitre de l’Épître de Barnabé développe : « Jacob, Éphraïm et le peuple de l’alliance ». Barnabé développe d’abord une herméneutique de l’alliance et de l’Écriture (1–17), puis transmet une forme des Deux Voies (18–20) avant l’exhortation finale (21).
Texte — sept restitutions
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Clarté
§1 Examinons donc qui hérite : ce peuple-ci ou le premier ? Et à qui appartient l’alliance : à nous ou à eux ?
§2 L’Écriture raconte qu’Isaac pria pour Rébecca, sa femme, parce qu’elle était stérile ; elle conçut. Rébecca alla consulter le Seigneur, qui lui dit : « Deux nations sont dans ton ventre, deux peuples dans ton sein ; un peuple dominera l’autre et le plus grand servira le plus petit. »
§3 Vous devez comprendre, selon l’auteur, ce que représentent Isaac et Rébecca et à quels peuples cette parole est appliquée.
§4 Dans une autre prophétie, Jacob dit plus clairement à Joseph : « Voici, le Seigneur ne m’a pas privé de ton visage. Fais approcher tes fils pour que je les bénisse. »
§5 Joseph présenta Éphraïm et Manassé, voulant que Manassé, l’aîné, reçoive la bénédiction de la main droite. Mais Jacob croisa ses mains et posa sa droite sur Éphraïm, le plus jeune. À Joseph qui lui demandait de changer sa main, Jacob répondit : « Je sais, mon enfant, je sais ; mais le plus grand servira le plus petit, et lui aussi sera béni. »
§6 L’auteur invite alors ses lecteurs à voir dans cette scène l’annonce d’un peuple devenu premier et héritier de l’alliance.
§7 Il invoque enfin Abraham : « Voici, je t’ai établi père des nations qui croient en Dieu sans circoncision. »
Lecture
§1 Voyons maintenant quel peuple reçoit l’héritage : celui-ci ou le premier ; et si l’alliance revient à nous ou à eux.
§2 L’Écriture dit qu’Isaac pria pour Rébecca, son épouse, parce qu’elle était stérile ; elle devint enceinte. Lorsqu’elle consulta le Seigneur, celui-ci lui répondit : « Deux nations sont dans ton sein, deux peuples dans ton ventre ; un peuple l’emportera sur l’autre et l’aîné servira le plus jeune. »
§3 Il faut donc discerner, dans l’argument de l’auteur, ce qu’Isaac et Rébecca figurent et à quels peuples il applique cette parole.
§4 Il rappelle aussi la bénédiction de Jacob : « Approche tes fils, dit-il à Joseph, afin que je les bénisse. »
§5 Joseph plaça Manassé, l’aîné, sous la droite de son père ; Jacob croisa pourtant ses mains et mit sa droite sur Éphraïm, le cadet. Joseph protesta, mais Jacob répondit : « Je sais, mon fils ; l’aîné servira le plus jeune, et lui aussi sera béni. »
§6 Pour Barnabé, ce geste indique quel peuple devient premier et héritier de l’alliance.
§7 Il relit encore la promesse faite à Abraham : « Je t’ai établi père des nations qui croient en Dieu dans l’incirconcision. »
Proclamation
§1 Qui donc hérite ? Ce peuple-ci, ou le premier ? À qui l’alliance ? À nous, ou à eux ?
§2 Isaac pria pour Rébecca, car elle était stérile. Elle conçut. Et le Seigneur lui dit : « Deux nations sont dans ton ventre, deux peuples dans ton sein ; l’un dominera l’autre, et le plus grand servira le plus petit. »
§3 Comprenez, dit l’auteur, ce qu’Isaac et Rébecca annoncent.
§4 Jacob, lui aussi, dit à Joseph : « Approche tes fils, que je les bénisse. »
§5 Joseph plaça Manassé, l’aîné, sous la droite de Jacob. Mais Jacob croisa ses mains et posa la droite sur Éphraïm, le plus jeune. « Je sais, mon enfant, je sais : le plus grand servira le plus petit ; lui aussi sera béni. »
§6 Voyez, conclut Barnabé, à quel peuple il attribue la première place et l’héritage de l’alliance.
§7 Et Abraham reçoit cette parole : « Je t’ai établi père des nations qui croient en Dieu sans circoncision. »
Déployée
§1 Barnabé pose ici explicitement la question de l’héritage : selon son argument, quel peuple reçoit la promesse — Israël tel qu’il le désigne comme « le premier peuple », ou le peuple chrétien auquel il s’adresse ? Et comment comprendre l’alliance ?
§2 Il mobilise d’abord l’oracle donné à Rébecca : alors qu’Isaac prie pour elle parce qu’elle est stérile, elle conçoit et reçoit cette parole : « Deux nations sont dans ton ventre, deux peuples dans ton sein ; un peuple dominera l’autre et le plus grand servira le plus petit. »
§3 L’auteur demande au lecteur d’interpréter Isaac et Rébecca typologiquement et d’identifier dans les deux enfants deux peuples.
§4 Il invoque ensuite la bénédiction d’Éphraïm et de Manassé. Jacob, après avoir retrouvé Joseph, lui demande d’approcher ses fils afin de les bénir.
§5 Joseph cherche à placer Manassé, l’aîné, sous la droite de Jacob ; mais Jacob croise les mains et pose la droite sur Éphraïm, le cadet. Lorsque Joseph veut corriger ce geste, Jacob maintient son choix : « Je sais, mon enfant ; le plus grand servira le plus petit, et lui aussi sera béni. » Barnabé interprète ce renversement d’aînesse comme un signe concernant les deux peuples.
§6 Il en conclut que le peuple auquel il s’identifie devient premier et héritier de l’alliance.
§7 Enfin il relit la promesse faite à Abraham comme l’annonce d’une paternité sur les nations qui croient en Dieu sans être circoncises. Cette conclusion appartient à la théologie polémique de Barnabé et non à une description neutre du judaïsme ou du sens historique des récits de Genèse.
Littérale
§1 Voyons donc si ce peuple hérite, ou le premier, et si l’alliance est pour nous ou pour eux.
§2 Écoutez donc, au sujet du peuple, ce que dit l’Écriture : Isaac priait pour Rébecca sa femme, parce qu’elle était stérile ; et elle conçut. Ensuite Rébecca sortit pour interroger auprès du Seigneur, et le Seigneur lui dit : « Deux nations dans ton ventre et deux peuples dans ton sein ; un peuple dépassera un peuple et le plus grand servira le plus petit. »
§3 Vous devez percevoir qui est Isaac et qui est Rébecca, et au sujet de quels [peuples] il a montré que ce peuple-ci est plus grand que celui-là.
§4 Et dans une autre prophétie Jacob dit plus clairement à Joseph son fils : « Voici, le Seigneur ne m’a pas privé de ton visage ; fais approcher de moi tes fils afin que je les bénisse. »
§5 Il approcha Éphraïm et Manassé, voulant que Manassé soit béni puisqu’il était plus ancien ; car Joseph l’approcha vers la main droite de Jacob son père. Mais Jacob vit par l’Esprit une figure concernant le peuple entre les deux ; et que dit-il ? « Jacob fit croiser ses mains et posa sa droite sur la tête d’Éphraïm, le second et plus jeune, et il le bénit. » Joseph lui dit : « Déplace ta droite sur la tête de Manassé, car il est mon premier-né. » Jacob répondit : « Je sais, enfant, je sais ; mais le plus grand servira le plus petit, et celui-ci aussi sera béni. »
§6 Voyez sur lesquels il a établi que ce peuple-ci est premier et héritier de l’alliance.
§7 Et s’il s’est encore souvenu par Abraham, nous recevons l’accomplissement de notre connaissance. Que dit-il à Abraham lorsqu’il fut, seul, compté à justice pour avoir cru ? « Voici, je t’ai établi, Abraham, père des nations qui croient à Dieu par l’incirconcision. »
Philologique
§1 « Voyons » (idômen) si « ce peuple » (houtos ho laos) hérite, ou « le premier » (ho prôtos), et si la diathèkè — alliance/disposition — est pour « nous » ou pour « eux ». La polarité nous/eux est celle du discours de Barnabé.
§2 L’auteur cite l’oracle à Rébecca en articulant « deux nations » (dyo ethnè) et « deux peuples » (dyo laoi) ; hyperexei signifie qu’un peuple « dépassera/prévaudra sur » l’autre, puis vient « le plus grand servira le plus petit ».
§3 Le raisonnement demande d’identifier typologiquement Isaac et Rébecca et les deux peuples qu’ils sont censés annoncer.
§4 Le second dossier est la bénédiction d’Éphraïm et Manassé.
§5 Jacob « croise » (enallax) ses mains et pose la droite sur Éphraïm, le second et plus jeune. Barnabé parle d’un typos « du peuple entre les deux » (tou laou tou metaxy), expression difficile dont la syntaxe et le référent ont suscité discussion ; le mouvement du texte reste celui d’un renversement d’aînesse.
§6 De cette scène, l’auteur déduit que « ce peuple-ci » est prôtos, « premier », et klèronomos, « héritier », de l’alliance.
§7 Abraham devient père des ethnè qui croient « par l’incirconcision » (di’ akrobystias). La formulation doit être décrite comme argument christiano-polémique de Barnabé ; elle ne doit pas être projetée comme description historique du judaïsme ni comme lecture nécessaire de Genèse.
Paraphrase
§1 Barnabé veut maintenant répondre à une question décisive pour son argument : qui reçoit l’héritage de l’alliance ?
§2 Il relit l’histoire de Rébecca. Deux enfants se heurtent déjà en elle ; l’oracle annonce que le rapport habituel entre aîné et cadet sera renversé.
§3 Pour lui, cette histoire ne parle donc pas seulement d’Ésaü et de Jacob : elle devient une figure de deux peuples.
§4 Il retrouve le même motif lorsque Jacob bénit les fils de Joseph.
§5 Manassé est l’aîné, mais Jacob croise ses mains et donne la place d’honneur à Éphraïm, le plus jeune.
§6 Barnabé interprète ce renversement comme l’annonce que le peuple chrétien auquel il appartient recevra la première place dans l’alliance.
§7 Il rattache enfin cette lecture à Abraham, père d’une multitude de nations, et insiste sur la foi de peuples non circoncis. Cette conclusion est la théologie de Barnabé : la traduire fidèlement ne signifie pas l’adopter comme jugement historique sur Israël ou le judaïsme.
Texte source
§1 Ἴδωμεν δὲ εἰ οὗτος ὁ λαὸς κληρονομεῖ ἢ ὁ πρῶτος, καὶ εἰ ἡ διαθήκη εἰς ἡμᾶς ἢ εἰς ἐκείνους. §2 ἀκούσατε οὖν περὶ τοῦ λαοῦ τί λέγει ἡ γραφή· Ἐδεῖτο δὲ Ἰσαὰκ περὶ Ῥεβέκκας τῆς γυναικὸς αὐτοῦ, ὅτι στεῖρα ἦν· καὶ συνέλαβεν. εἶτα ἐξῆλθεν Ῥεβέκκα πυθέσθαι παρὰ κυρίου, καὶ εἶπεν κύριος πρὸς αὐτήν· Δύο ἔθνη ἐν τῇ γαστρί σου καὶ δύο λαοὶ ἐν τῇ κοιλίᾳ σου, καὶ ὑπερέξει λαὸς λαοῦ καὶ ὁ μείζων δουλεύσει τῷ ἐλάσσονι. §3 αἰσθάνεσθαι ὀφείλετε, τίς ὁ Ἰσαὰκ καὶ τίς ἡ Ῥεβέκκα, καὶ ἐπὶ τίνων δέδειχεν, ὅτι μείζων ὁ λαὸς οὗτος ἢ ἐκεῖνος. §4 καὶ ἐν ἄλλῃ προφητείᾳ λέγει φανερώτερον ὁ Ἰακὼβ πρὸς Ἰωσὴφ τὸν υἱὸν αὐτοῦ, λέγων· Ἰδού, οὐκ ἐστέρησέν με κύριος τοῦ προσώπου σου· προσάγαγέ μοι τοὺς υἱούς σου, ἵνα εὐλογήσω αὐτούς. §5 καὶ προσήγαγεν Ἐφραὶμ καὶ Μανασσῆ, τὸν Μανασσῆ θέλων ἵνα εὐλογηθῇ, ὅτι πρεσβύτερος ἦν· ὁ γὰρ Ἰωσὴφ προσήγαγεν εἰς τὴν δεξιὰν χεῖρα τοῦ πατρὸς Ἰακώβ. εἶδεν δὲ Ἰακὼβ τύπον τῷ πνεύματι τοῦ λαοῦ τοῦ μεταξύ· καὶ τί λέγει; Καὶ ἐποίησεν Ἰακὼβ ἐναλλὰξ τὰς χεῖρας αὐτοῦ καὶ ἐπέθηκεν τὴν δεξιὰν ἐπὶ τὴν κεφαλὴν Ἐφραίμ, τοῦ δευτέρου καὶ νεωτέρου, καὶ εὐλόγησεν αὐτόν. καὶ εἶπεν Ἰωσὴφ πρὸς Ἰακώβ· Μετάθες σου τὴν δεξιὰν ἐπὶ τὴν κεφαλὴν Μανασσῆ, ὅτι πρωτότοκός μου υἱός ἐστιν. καὶ εἶπεν Ἰακὼβ πρὸς Ἰωσήφ· Οἶδα, τέκνον, οἶδα· ἀλλ’ ὁ μείζων δουλεύσει τῷ ἐλάσσονι, καὶ οὗτος δὲ εὐλογηθήσεται. §6 βλέπετε, ἐπὶ τίνων τέθεικεν, τὸν λαὸν τοῦτον εἶναι πρῶτον καὶ τῆς διαθήκης κληρονόμον. §7 εἰ οὖν ἔτι καὶ διὰ τοῦ Ἀβραὰμ ἐμνήσθη, ἀπέχομεν τὸ τέλειον τῆς γνώσεως ἡμῶν. τί οὖν λέγει τῷ Ἀβραάμ, ὅτε μόνος πιστεύσας ἐτέθη εἰς δικαιοσύνην; Ἰδού, τέθεικά σε, Ἀβραάμ, πατέρα ἐθνῶν τῶν πιστευόντων δι’ ἀκροβυστίας τῷ θεῷ.
Notes textuelles
- Barnabé 13 — Le chapitre développe une lecture typologique et supersessioniste antique : la distinction entre la position de l’auteur et l’analyse historique du judaïsme doit rester explicite.
- Barnabé 13.5 — « τοῦ λαοῦ τοῦ μεταξύ » est une expression difficile ; Philologique conserve l’incertitude du référent au lieu de la résoudre silencieusement.
- Barnabé 13.7 — La lecture d’Abraham comme père de nations croyantes « dans l’incirconcision » appartient à l’argument de Barnabé ; elle ne remplace pas l’exégèse historique de Genèse.
Place dans l’ouvrage
Dans l’architecture de l’ouvrage
Barnabé développe d’abord une herméneutique de l’alliance et de l’Écriture (1–17), puis transmet une forme des Deux Voies (18–20) avant l’exhortation finale (21).
Parcours de l’unité
Clés de lecture
- Lire cette unité selon son genre propre et son rôle dans l’argument ou la vision de l’ouvrage, avant toute utilisation doctrinale isolée.
- Distinguer sens dans le document ancien, usages ecclésiaux ultérieurs et débats modernes sur composition ou interpolation.
Approfondir : composition, transmission et réception
Témoin de travail
Wikisource, traduction publique de J. B. Lightfoot ; registre local epitre-de-barnabe/source/registry.json
Lecture éditoriale. Le témoin sert à cartographier le chapitre et préparer son introduction ; la validation finale doit revenir au texte critique et aux manuscrits pertinents.
Bibliographie de travail
- James Carleton Paget, The Epistle of Barnabas
- Michael W. Holmes, The Apostolic Fathers
- J. B. Lightfoot, Apostolic Fathers
Passerelles
Pour situer, approfondir ou revenir au texte.