Texte intégral — S1
La numérotation suit les 26 sections de l’édition source.
§ 1
Tous les fils d’Adam doivent se souvenir de la mort. Elle est entrée dans le monde par la transgression du premier commandement : Dieu avait averti Adam que le jour où il mangerait de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il mourrait. Adam transgressa, et la mort régna sur lui et sur ses descendants, même sur ceux qui n’avaient pas péché de la même manière.
§ 2
Pourquoi l’Apôtre dit-il que la mort régna d’Adam jusqu’à Moïse ? Non parce qu’elle cessa après Moïse, mais parce qu’avec Moïse fut annoncée ouvertement l’espérance de la résurrection. Il dit : « Que Ruben vive et ne meure pas », et Dieu se révèle comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. La mort apprit ainsi que sa domination ne serait pas éternelle : Dieu est le Dieu des vivants, et ceux qui sont morts doivent se relever.
§ 3
Dieu montra encore à la mort que son pouvoir n’était pas sans fin : Hénoch fut enlevé parce qu’il avait plu à Dieu, et Élie fut emporté sans que la mort ait sur lui le dernier mot. Anne proclama : « Le Seigneur fait mourir et fait vivre ; il fait descendre au séjour des morts et il en fait remonter. » Moïse dit de la part de Dieu : « Moi, je fais mourir et je fais vivre », et Isaïe annonce que les morts vivront et que ceux qui reposent dans la poussière se réveilleront.
§ 4
Lorsque Jésus, destructeur de la mort, vint dans la chair issue d’Adam, fut crucifié et goûta la mort, celle-ci comprit qu’il descendait vers elle. Elle voulut fermer ses portes, mais il les brisa et entra dans son domaine. Les morts virent la lumière dans les ténèbres. Aphraate personnifie alors la mort : elle se lamente parce que sa puissance est envahie et parce qu’elle comprend que les captifs seront finalement libérés. Jésus ne demeure pas sous son pouvoir ; le Saint ne voit pas la corruption.
Note de collation
- S1 : la personnification de la Mort et l’image du Christ comme « poison » qui détruit progressivement son pouvoir sont conservées comme images théologiques propres à Aphraate.
§ 5
En ressortant du séjour des morts, Jésus y laisse comme un poison mortel pour la mort elle-même : la promesse de la vie. Aphraate compare cela à un poison absorbé avec la nourriture, dont l’action continue ensuite dans le corps. Ainsi, la mort commence à perdre progressivement sa puissance. Par Jésus règne la vie ; par lui la mort est vaincue : « Mort, où est ta victoire ? »
Note de collation
- S1 : la personnification de la Mort et l’image du Christ comme « poison » qui détruit progressivement son pouvoir sont conservées comme images théologiques propres à Aphraate.
§ 6
Fils d’Adam, souvenez-vous donc de la mort et de la vie, et ne transgressez pas le commandement comme votre premier père. Rois couronnés, souvenez-vous que la mort enlèvera vos couronnes. Orgueilleux et puissants, souvenez-vous qu’elle abaisse toute grandeur. Riches, souvenez-vous qu’au jour où vous descendrez vers elle, vos biens ne vous serviront plus. Ravisseurs, oppresseurs et spoliateurs, cessez d’accumuler les fautes : là-bas, les richesses injustement acquises ne pourront vous accompagner et les œuvres demeureront pour le jugement.
§ 7
Vous qui mettez votre confiance dans ce monde, regardez-le comme un séjour provisoire : vous y êtes étrangers et voyageurs. La mort arrive sans prévenir et sépare les enfants de leurs parents, les parents de leurs enfants, les amis les plus chers, les fiancés et les époux. Elle emporte les jeunes, les nourrissons, les riches, les artisans habiles, les sages et les puissants. Elle ne respecte ni rang, ni beauté, ni force, ni fortune. Devant elle, le riche et le pauvre descendent pareillement dans la poussière en attendant le jugement.
§ 8
Pour beaucoup, la mort est redoutable parce qu’ils sont attachés à leurs biens et à leurs plaisirs ; pour ceux qui sont éprouvés et accablés, elle peut apparaître comme une délivrance de leur peine. Mais Aphraate exhorte tous les hommes à ne pas désirer la mort par impatience et à ne pas l’oublier dans la prospérité. La sagesse consiste à vivre de telle manière que sa venue ne surprenne pas l’âme sans préparation.
§ 9
Fils de la paix, souvenez-vous de la mort et préparez avant vous votre trésor. Les richesses terrestres passent à d’autres, mais ce qui est donné dans la justice précède celui qui le donne. Celui qui se dépouille pour les pauvres envoie en quelque sorte ses biens vers le lieu où il va lui-même. Ne construisez donc pas toute votre espérance dans une demeure que vous devrez quitter.
§ 10
Aucune génération passée n’est demeurée pour toujours. Les rois, les héros, les riches et les sages ont tous quitté ce monde. Si ceux qui nous ont précédés ont disparu, nous aussi nous partirons. Envoyons donc devant nous ce que nous pouvons emporter sous forme d’œuvres bonnes, afin de trouver ailleurs le fruit de ce que nous avons semé ici.
§ 11
Vous aussi, scribes, sages et maîtres de la parole, souvenez-vous de la mort. La science, l’éloquence et la capacité de répondre aux questions ne dispensent personne du terme commun. La connaissance véritable doit conduire à l’humilité et à la préparation, non à l’orgueil de l’intelligence.
§ 12
Aphraate décrit ensuite, autant qu’il le peut, la demeure future des justes. Là, il n’y a plus de manque, de rivalité ni de possession jalouse. L’amour est abondant, la lumière ne s’éteint pas, nul ne convoite le bien d’un autre et personne n’est dominé par la nécessité. Les distinctions qui gouvernent la vie présente perdent leur fonction : nul n’a besoin d’accumuler, de protéger ou de transmettre un patrimoine.
Note de collation
- Repère doctrinal : la description de l’état ressuscité reflète l’eschatologie d’Aphraate au IVe siècle ; elle n’est pas présentée comme formulation exhaustive ou consensus de toutes les traditions chrétiennes.
§ 13
Dans la résurrection, poursuit-il, on ne prend plus femme ni mari et il n’y a plus de génération, de vieillissement ni de mort. Les réalités corporelles ne sont plus soumises aux mêmes besoins que maintenant. Aphraate reconnaît cependant que ce monde de la résurrection dépasse la capacité du langage : il le présente comme lieu de lumière, de vie, de repos et de joie.
Note de collation
- Repère doctrinal : la description de l’état ressuscité reflète l’eschatologie d’Aphraate au IVe siècle ; elle n’est pas présentée comme formulation exhaustive ou consensus de toutes les traditions chrétiennes.
§ 14
La mort emporte le roi aussi bien que le pauvre, l’avare aussi bien que celui qui donne, l’oppresseur aussi bien que l’opprimé. Elle interrompt les projets humains au moment même où l’homme pense disposer de longues années. Ainsi la mort issue d’Adam exerce encore son règne sur tous jusqu’à ce que vienne celui qui doit l’abolir entièrement.
§ 15
Lorsque viendra le Vivificateur, la mort sera détruite et les morts ressusciteront. Alors aura lieu le jugement. Les justes entreront dans la vie, tandis que ceux dont les œuvres sont mauvaises recevront selon leurs actes. Aphraate insiste sur la justice du juge : nul n’est confondu avec un autre et chacun reçoit selon ce qu’il a fait.
§ 16
Aphraate parle ensuite de ceux qui participeront au jugement. Il interprète certains « anges » mentionnés dans l’Écriture comme des serviteurs et ministres de Dieu, notamment les prêtres. Son propos vise surtout à montrer que le jugement appartient à un ordre divin dans lequel les œuvres humaines sont manifestées et examinées.
§ 17
Certains coupables, dit Aphraate, portent déjà dans leurs œuvres une condamnation si manifeste qu’ils n’ont pas besoin d’un long examen : leur chemin les conduit au séjour des morts. Dans ce passage, il parle aussi de peuples qui ne connaissent pas Dieu dans les catégories religieuses de son époque. Cette généralisation appartient à son horizon théologique du IVe siècle et ne doit pas être transformée en jugement contemporain sur des populations.
Note de collation
- Contexte : Aphraate emploie ici une généralisation religieuse sur les peuples qui « ne connaissent pas Dieu ». Elle est conservée comme donnée historique de sa théologie du IVe siècle et ne constitue pas un jugement éditorial contemporain sur des populations ou religions.
§ 18
D’autres comparaissent au jugement parce que leur condition n’est pas décrite de manière aussi immédiate. Aphraate distingue ainsi plusieurs catégories de personnes et plusieurs degrés de rétribution. Il s’appuie sur les paraboles des talents et des ouvriers : tous ne reçoivent pas la même charge, mais chacun doit répondre de ce qui lui a été confié.
Note de collation
- S1 : Aphraate développe des degrés de récompense et de peine à partir d’analogies scripturaires et sociales ; cette gradation appartient à sa construction eschatologique.
§ 19
Chacun recevra donc selon son œuvre. Paul dit que chacun reçoit son salaire selon son travail ; Job affirme que Dieu rend à l’homme selon ses actes. Paul ajoute encore qu’une étoile diffère d’une autre en éclat, ainsi en sera-t-il de la résurrection. Aphraate en déduit des degrés de gloire : comme le soleil, la lune et les étoiles possèdent chacun leur éclat, les récompenses diffèrent selon la fidélité et le travail.
Note de collation
- S1 : Aphraate développe des degrés de récompense et de peine à partir d’analogies scripturaires et sociales ; cette gradation appartient à sa construction eschatologique.
§ 20
Regarde aussi les ouvriers de ce monde. Certains sont payés à la journée, d’autres au mois, d’autres encore à l’année : la rémunération n’est pas la même, car elle correspond à la durée et à la tâche. Aphraate utilise cette image pour expliquer que les récompenses futures ne sont pas uniformes.
Note de collation
- S1 : Aphraate développe des degrés de récompense et de peine à partir d’analogies scripturaires et sociales ; cette gradation appartient à sa construction eschatologique.
§ 21
Il en va de même des honneurs accordés par un roi. L’un reçoit une charge sur une province, un autre des terres, un autre un vêtement d’honneur, un autre un don, un autre encore l’intendance des trésors ; celui qui sert dans une fonction moindre reçoit simplement ce qui lui est nécessaire. Cette diversité sert à Aphraate d’analogie pour les degrés de récompense.
Note de collation
- S1 : Aphraate développe des degrés de récompense et de peine à partir d’analogies scripturaires et sociales ; cette gradation appartient à sa construction eschatologique.
§ 22
Les peines non plus, dit-il, ne sont pas toutes égales. Celui qui a beaucoup péché reçoit un châtiment plus sévère ; celui dont la faute est moindre reçoit selon sa mesure. Il évoque les ténèbres extérieures, le feu, le ver qui ne meurt pas et la porte fermée. Comme pour les récompenses, chacun reçoit selon ses œuvres, car le juge ne fait pas acception de personnes.
Note de collation
- S1 : Aphraate développe des degrés de récompense et de peine à partir d’analogies scripturaires et sociales ; cette gradation appartient à sa construction eschatologique.
§ 23
Aphraate poursuit l’analogie avec les royaumes de ce monde : un même roi distribue des honneurs différents, mais il existe aussi plusieurs formes de peine — mort, prison, chaînes, détention plus légère — selon la gravité de la faute. Il rapproche cette diversité de la parole de Jésus : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. » Il veut ainsi montrer que ni la gloire ni le châtiment futurs ne doivent être imaginés comme uniformes.
§ 24
Certains demanderont alors : où se trouve exactement le lieu où les justes recevront leur récompense, et où celui où les méchants subiront leur peine ? Aphraate refuse de réduire le mystère à une géographie précise. Il rappelle que l’Écriture parle du séjour des morts, du paradis et du Royaume des cieux, et que les cieux et la terre présents passeront. Dieu peut donner l’héritage où il veut ; même une terre renouvelée peut être appelée Royaume des cieux si elle appartient à son règne. L’essentiel est la promesse, non la curiosité sur ce qui reste caché.
Note de collation
- S1 : Aphraate refuse de fixer une géographie précise de l’au-delà et laisse ouverte la manière dont « Royaume des cieux », paradis, terre renouvelée et séjour des morts doivent être localisés.
§ 25
J’ai écrit ces démonstrations pour nos frères bien-aimés, fils de l’Église de Dieu, afin que ceux qui les liront se souviennent de moi dans leurs prières. La foi est le fondement, et sur elle se construisent les œuvres qui lui conviennent. Aphraate récapitule alors l’ordre de ses vingt-deux Démonstrations : foi, amour, jeûne, prière, guerres, fils de l’Alliance, pénitence, résurrection, humilité, pasteurs, circoncision, Pâque, sabbat, exhortation, aliments, nations, Fils de Dieu, virginité, rassemblement d’Israël, soutien des pauvres, persécution, puis mort et derniers temps. Il précise avoir composé les dix premières en 337 et les douze suivantes en 344, selon la chronologie de l’ère d’Alexandre qu’il emploie.
Note de collation
- Repère historique : Aphraate date ici explicitement les dix premières Démonstrations de 337 et les douze suivantes de 344 selon l’ère séleucide/alexandrine employée dans son milieu.
§ 26
J’ai écrit ces choses selon mes capacités. Si quelqu’un rencontre une expression qui ne correspond pas à sa manière de comprendre, qu’il ne s’en moque pas. Ces pages ne prétendent pas enfermer toute l’intelligence de l’Écriture dans l’opinion d’un seul homme. Qu’on écoute sans querelle d’autres sages qui expliqueront peut-être autrement certains passages. La parole de Dieu ressemble à une perle : de quelque côté qu’on la tourne, elle offre un bel éclat. « Éprouvez tout ; retenez ce qui est bon. » Même une vie aussi longue que toute l’histoire du monde ne suffirait pas à épuiser la profondeur des Écritures. Celui qui lit doit donc le faire avec docilité, prier pour celui qui a écrit et se souvenir que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble, chacun recevant son salaire selon son travail.
Note de collation
- Repère herméneutique : la conclusion reconnaît explicitement la pluralité possible des interprétations et compare la parole de Dieu à une perle offrant plusieurs beaux aspects.