Père syriaque · IVe siècle · 344

Aphraate — Démonstration XX — Sur le soutien des pauvres

Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne

Un traité social et spirituel remarquable : Aphraate relie jeûne, salaire juste, année sabbatique, hospitalité et aumône, puis fait du soin concret du pauvre un critère du jugement chrétien.

État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 19/19 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.

Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.

Contexte de lecture. Le traité contient aussi une lecture typologique et polémique de Lazare et du riche appliquée à Israël, aux nations et au Christ. Cette exégèse appartient au christianisme syriaque du IVe siècle ; elle est contextualisée et ne constitue pas une position contemporaine sur les Juifs ou le judaïsme.

Source et contrôle

Texte intégral — S1

La numérotation suit les 19 sections de l’édition source.

§ 1

Grand et digne de louange est le don que l’on trouve chez l’homme prudent : donner aux nécessiteux du fruit de son propre travail, et non de ce qui a été pris à autrui. Dieu dit par le prophète : « Voici mon repos : donnez du repos à ceux qui sont fatigués. » Et encore : « Voici le jeûne que Dieu aime : partage ton pain avec l’affamé, fais entrer chez toi les pauvres sans abri ; si tu vois quelqu’un nu, couvre-le, et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » Celui qui agit ainsi sera comme un jardin irrigué et comme une source dont les eaux ne tarissent pas ; sa justice marchera devant lui et la gloire du Seigneur l’accompagnera.

Note de collation
  • S1 : l’ouverture est contrôlée sur Isaïe 28 et 58 ; Aphraate lie explicitement le vrai jeûne au partage avec le pauvre.

§ 2

Moïse, le grand prophète d’Israël, a lui aussi donné des commandements concernant les pauvres, les indigents, les étrangers, les voyageurs, les orphelins et les veuves. Quand tu moissonnes ton champ, ne ramasse pas jusqu’au dernier épi ; si tu oublies une gerbe, ne retourne pas la prendre : elle sera pour le pauvre, l’étranger, l’orphelin et la veuve. Lorsque tu vendanges ta vigne, ne grappille pas derrière toi ; lorsque tu gaules tes oliviers, ne repasse pas sur les branches : ce qui reste sera pour ceux qui sont dans le besoin. Souviens-toi que toi aussi tu as été étranger en Égypte. Et lorsque tu feras ainsi, le Seigneur bénira l’œuvre de tes mains.

§ 3

Même dans une terre bonne et abondante, dit Aphraate, il ne devait jamais manquer de pauvre au milieu du peuple. C’est pourquoi la terre devait être travaillée six ans puis laissée au repos la septième année, afin que les pauvres mangent ce qu’elle produirait d’elle-même, et après eux les bêtes des champs. Dieu promettait que la sixième année porterait assez de fruit pour les années suivantes. Il ordonna aussi que le salaire de l’ouvrier ne demeure pas chez son maître pendant la nuit : qu’on le lui donne le jour même, afin qu’il ne crie pas vers Dieu et que ce retard ne devienne péché. Retenir la rémunération de celui qui s’est livré à ton travail, c’est frustrer le pauvre de ce qui lui appartient.

Note de collation
  • S1 : la section associe année sabbatique, nourriture des pauvres et paiement immédiat du salaire ; la traduction conserve ces trois motifs sans les fusionner.

§ 4

David prit soin des pauvres, des nécessiteux, des orphelins et des veuves. Dans ses chants devant Dieu, il proclame heureux celui qui comprend le pauvre : « Au jour du malheur, le Seigneur le délivrera ; le Seigneur le gardera et le fera vivre. » Il dit encore : « Il a dispersé, il a donné aux pauvres ; sa justice demeure pour toujours. » L’Écriture enseigne aussi que celui qui donne au pauvre prête à Dieu, et que l’aumône devient un trésor plus précieux que les richesses accumulées. Dieu daigne recevoir à travers le pauvre : le riche donne au nécessiteux, le pauvre rend grâce au Seigneur des deux.

§ 5

Notre Seigneur Jésus, lorsqu’il révéla le jugement du dernier jour, plaça les hommes à sa droite et à sa gauche. Il appela bénis ceux qui avaient nourri ceux qui avaient faim, donné à boire à ceux qui avaient soif, vêtu ceux qui étaient nus, accueilli l’étranger, visité le malade et celui qui était en prison. Lorsqu’ils lui demandèrent quand ils l’avaient ainsi servi, il répondit : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » À ceux qui n’avaient pas agi ainsi, il dit l’inverse. Aphraate en conclut que servir le Christ dans les pauvres conduit à la vie, tandis que l’indifférence envers eux révèle le refus du Christ lui-même.

§ 6

Le Seigneur donna encore l’exemple du riche qui mettait toute son espérance dans ses possessions. Après avoir engrangé beaucoup de récoltes, il se dit : « Mon âme, tu as de nombreux biens pour beaucoup d’années ; repose-toi, mange et réjouis-toi. » Mais Dieu lui répondit : « Insensé, cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, à qui sera-t-il ? » Ainsi en est-il de celui qui amasse pour lui-même et n’est pas riche devant Dieu.

§ 7

Un autre exemple est celui du riche qui jouissait de ses biens tandis que le pauvre Lazare gisait à sa porte, désirant se rassasier de ce qui tombait de sa table, et personne ne lui donnait. Les chiens eux-mêmes venaient lécher ses plaies. Aphraate applique ensuite cette parabole de manière typologique : le riche représente pour lui le peuple comblé de biens qui oublie son Dieu ; le pauvre devient une figure du Sauveur rejeté. Cette interprétation polémique appartient à son exégèse du IVe siècle.

Note de collation
  • Contexte : cette section contient une typologie chrétienne polémique envers Israël/le judaïsme, propre à Aphraate au IVe siècle. Elle est conservée comme donnée historique de l’auteur et distinguée de l’annotation éditoriale contemporaine.

§ 8

Le pauvre couché à la porte du riche est, dans cette lecture d’Aphraate, une figure de notre Sauveur. Il cherchait du fruit chez ceux vers qui il avait été envoyé, mais n’en reçut pas. Les chiens qui lèchent les plaies représentent alors les nations qui s’attachent aux souffrances du Christ et reçoivent son corps. Aphraate oppose ces chiens, qui ne convoitent pas la table du riche mais s’approchent du blessé, aux « chiens avides » dénoncés par le prophète. Il développe ici une typologie chrétienne polémique propre à son contexte.

Note de collation
  • Contexte : cette section contient une typologie chrétienne polémique envers Israël/le judaïsme, propre à Aphraate au IVe siècle. Elle est conservée comme donnée historique de l’auteur et distinguée de l’annotation éditoriale contemporaine.

§ 9

À la fin de la parabole, le riche meurt et se trouve dans le tourment ; le pauvre meurt aussi et les anges le portent dans le sein d’Abraham. Le riche demande qu’on envoie Lazare rafraîchir sa langue, mais Abraham lui rappelle qu’il a reçu ses biens durant sa vie et qu’un grand abîme sépare désormais les deux conditions. Il demande alors que Lazare soit envoyé vers ses cinq frères ; Abraham répond : « Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent. » Même si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ajoute-t-il, ils ne croiraient pas s’ils n’écoutent pas déjà Moïse et les prophètes.

§ 10

Aphraate poursuit sa lecture typologique : le riche, dit-il, représente le peuple auquel les prophètes annoncent la fin de ses privilèges, tandis que les serviteurs de Dieu reçoivent un nom nouveau. Il identifie ce nom aux « chrétiens », disciples du Messie, rappelant qu’à Antioche les disciples furent appelés chrétiens pour la première fois. Cette opposition entre l’ancien peuple et le peuple des nations appartient à la théologie polémique de l’auteur.

Note de collation
  • Contexte : cette section contient une typologie chrétienne polémique envers Israël/le judaïsme, propre à Aphraate au IVe siècle. Elle est conservée comme donnée historique de l’auteur et distinguée de l’annotation éditoriale contemporaine.

§ 11

Le pauvre meurt lui aussi et les anges le portent. Aphraate rapproche cette image de la résurrection du Christ : Marie dit qu’on a enlevé son Seigneur sans savoir où on l’a mis, tandis que les anges annoncent qu’il est ressuscité et retourné vers celui qui l’a envoyé. Les anges lui avaient déjà servi au désert ; ils avaient célébré sa naissance et Gabriel l’avait annoncée. Jésus lui-même parle des légions d’anges que le Père pourrait lui donner et des anges de Dieu montant et descendant auprès du Fils de l’homme.

§ 12

Si le pauvre est porté dans le sein d’Abraham, Aphraate y voit l’image du Royaume des cieux. Le « grand abîme » entre les deux côtés signifie pour lui qu’après la mort et la résurrection il n’y a plus de changement de camp : les injustes ne peuvent plus entrer dans le Royaume et les justes ne retournent pas vers le mal. Personne, en ce jour, ne peut sauver un autre à sa place. Quant aux cinq frères du riche, ils disposent déjà de Moïse et des prophètes ; Aphraate conclut, dans sa polémique, qu’un peuple qui ne les écoute pas ne se laissera pas davantage convaincre par celui qui est ressuscité des morts.

Note de collation
  • Contexte : cette section contient une typologie chrétienne polémique envers Israël/le judaïsme, propre à Aphraate au IVe siècle. Elle est conservée comme donnée historique de l’auteur et distinguée de l’annotation éditoriale contemporaine.

§ 13

L’Écriture enseigne encore, dit Aphraate, que les fautes peuvent être réparées par l’aumône. Daniel conseille à Nabuchodonosor : « Rachète tes péchés par l’aumône et tes injustices par la miséricorde envers les pauvres. » Et le prophète reproche à ceux qui écrasent le pauvre et lui prennent des présents de bâtir des maisons qu’ils n’habiteront pas et de planter des vignes dont ils ne boiront pas le vin. La justice envers le pauvre devient ainsi un critère du jugement.

§ 14

Vois maintenant comment Dieu lui-même prend soin des pauvres. Isaïe dit : « Les pauvres et les indigents cherchent de l’eau et il n’y en a pas ; leur langue est desséchée par la soif. Moi, le Seigneur, je les exaucerai ; je ne les abandonnerai pas. » Aphraate interprète cette soif comme celle des nations privées de l’enseignement des Écritures. Les fleuves qui jaillissent des montagnes et les sources dans les plaines figurent les paroles de doctrine qui se répandent par les grands et les petits. Le désert où poussent cèdres, myrtes, oliviers et cyprès représente les nations autrefois desséchées, désormais fécondées par la parole.

Note de collation
  • S1 : l’interprétation d’Isaïe 41 comme soif des nations pour l’Écriture est celle d’Aphraate ; elle est signalée comme lecture exégétique et non comme sens historique exclusif du passage.

§ 15

Les amis de Job lui reprochaient dans son épreuve d’avoir peut-être renvoyé la veuve les mains vides, brisé le bras de l’orphelin, refusé de l’eau à celui qui avait soif, retiré le pain à l’affamé ou pris en gage le bien de la veuve. Job se défend : il a été les yeux de l’aveugle et les pieds du boiteux ; les pauvres ont été réchauffés par la laine de ses brebis ; il n’a pas levé la main contre l’orphelin ; il n’a pas mangé seul son pain, mais l’orphelin en a mangé avec lui ; sa porte était ouverte au voyageur et il n’a pas déçu l’attente de la veuve. Son malheur, affirme-t-il, ne vient donc pas d’un mépris des pauvres.

§ 16

Le Seigneur lui-même a donné une règle claire : lorsque tu fais un repas, n’invite pas seulement tes amis, tes frères, tes proches ou tes voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour et que tu sois déjà payé. Invite plutôt les pauvres, les infirmes, les aveugles, les boiteux et ceux qui n’ont rien à te rendre ; ta récompense sera à la résurrection des justes. Et lorsqu’il dit : « Faites-vous des amis avec le mammon de l’injustice », Aphraate comprend ces amis comme Dieu et son Christ : donner au pauvre réjouit leur volonté, car ce qui est fait au plus petit est fait au Christ. Il rappelle aussi l’ordre de ne pas amasser des trésors sur la terre, mais dans le ciel, et la recommandation apostolique de se souvenir des pauvres.

§ 17

Le Seigneur dit : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux », et il avertit les riches qui ont déjà reçu leur consolation. Aphraate précise qu’il ne s’agit pas de déclarer heureux tout homme matériellement pauvre, quelle que soit sa conduite. La pauvreté en esprit est une disposition devant Dieu : Abraham, Isaac, Jacob et Job possédaient des biens, mais ils ne mettaient pas leur confiance dans leurs richesses. Ils demeuraient libres intérieurement, craignaient Dieu, accueillaient l’étranger et servaient les autres. Ainsi Abraham courut au-devant des visiteurs qu’il croyait étrangers, les pria d’entrer et les servit ; Lot fit de même et fut délivré de Sodome, ville qu’Aphraate relie au refus de soutenir les pauvres.

Note de collation
  • S1 : Aphraate distingue pauvreté matérielle et « pauvreté en esprit » ; Abraham, Isaac, Jacob et Job servent d’exemples de richesse non possessive.

§ 18

Zachée, publicain et pécheur, dit au Seigneur : « Voici, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai fraudé quelqu’un, je rends quatre fois autant. » Jésus répondit : « Aujourd’hui le salut est arrivé dans cette maison. » Au riche qui demandait comment recevoir la vie éternelle, Jésus rappela les commandements puis lui dit : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, prends ta croix et suis-moi. » L’homme s’en alla triste, car il était très riche. Jésus avertit alors combien il est difficile à celui qui met sa confiance dans l’argent d’entrer dans le Royaume. Paul ajoute que celui qui sème peu moissonnera peu et que celui qui sème dans la bénédiction moissonnera dans la bénédiction : ne nous lassons donc pas de faire le bien.

§ 19

Je t’ai écrit, mon bien-aimé, cette brève démonstration sur l’aumône faite aux pauvres. Exhorte ceux qui donnent et persuade-les de semer devant eux la semence de la vie. Encourage tout ami des pauvres par ces paroles, afin que toi aussi tu aies part au fruit de son travail.

Repères éditoriaux

Cette publication correspond au premier niveau publiable S1. La traduction est complète et collationnée à la source ; l’appareil critique et la différenciation stylistique des sept restitutions seront enrichis aux étapes suivantes.

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