Père syriaque · IVe siècle · 344

Aphraate — Démonstration XVIII — Sur la virginité et la sainteté

Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne

Aphraate défend la virginité consacrée comme voie ascétique supérieure, tout en affirmant explicitement que le mariage créé par Dieu est bon et que cette voie n’est pas imposée à tous.

État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 12/12 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.

Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.

Contexte de lecture. Le traité contient une rhétorique ascétique très sévère et plusieurs comparaisons dépréciatives envers le mariage ou les femmes, caractéristiques de son contexte ancien. Elles sont contextualisées ; l’édition met également en évidence les limites qu’Aphraate pose lui-même : mariage bon et virginité libre.

Source et contrôle

Texte intégral — S1

La numérotation suit les 12 sections de l’édition source.

§ 1

Je veux encore t’instruire, mon bien-aimé, au sujet d’une question qui me préoccupe : cette alliance sainte, la virginité et la sainteté dans lesquelles nous demeurons. Le peuple juif, dit Aphraate dans sa polémique, s’en scandalise et trouble les esprits simples. Ils disent : lorsque Dieu créa Adam, il le bénit en disant : « Croissez, multipliez-vous, engendrez des enfants et remplissez la terre. » Il parla de même à Noé après le déluge. À Abraham il promit une descendance aussi nombreuse que les étoiles. À Israël il dit qu’il n’y aurait parmi eux ni homme ni femme stérile. Isaac reçut un fils dans la bénédiction, Jacob une descendance nombreuse, Anne demanda Samuel avec larmes. Tous les justes, disent-ils, reçurent avec la bénédiction une postérité. « Vous, au contraire, refusez le mariage et la génération ; vous augmentez la stérilité au lieu de la bénédiction. » C’est à cet argument qu’Aphraate veut répondre.

Note de collation
  • Contexte : le traité répond à une objection attribuée à un interlocuteur juif contre le célibat ascétique. La polémique appartient au IVe siècle et ne décrit pas le judaïsme contemporain.

§ 2

Dieu bénit Adam afin que le monde soit rempli de ses descendants. Ils se multiplièrent effectivement ; mais lorsqu’ils agirent dans la corruption et l’injustice, leurs œuvres attristèrent leur Créateur et la génération du déluge fut détruite. Noé, peu nombreux avec sa maison, fut trouvé meilleur que cette multitude et devint le commencement d’un monde renouvelé. Ses descendants reçurent à leur tour la bénédiction de se multiplier ; pourtant, lorsque les peuples oublièrent Dieu et se tournèrent vers les idoles, leur grand nombre ne les rendit pas agréables devant lui. Aphraate multiplie alors les exemples : ni les générations antédiluviennes, ni Sodome, ni les six cent mille sortis d’Égypte et morts au désert, ni les peuples de Canaan ne furent justifiés par la seule fécondité. La bénédiction de la génération, conclut-il, ne profite pas lorsque les œuvres sont mauvaises.

§ 3

Un seul homme qui accomplit la volonté de Dieu est, devant sa Majesté, meilleur que des myriades de pécheurs. Noé fut plus estimé que les générations corrompues qui l’avaient précédé ; Abraham davantage que les générations qui l’entouraient ; Isaac et Jacob, fils de la promesse, davantage que les peuples au milieu desquels ils vivaient ; Joseph davantage que la multitude impie de Pharaon ; Moïse davantage que les centaines de milliers qu’il fit sortir d’Égypte et qui, par leur rébellion, n’entrèrent pas dans la terre promise. Pour Aphraate, la valeur d’une vie ne se mesure donc pas au nombre d’enfants mais à la fidélité.

§ 4

Je vais maintenant te montrer que la virginité et la sainteté furent déjà estimées dans l’ancien peuple. Moïse, prophète et grand conducteur d’Israël, choisit la continence lorsque le Seigneur commença à lui parler ; il se consacra au service du Saint et renonça, selon Aphraate, à poursuivre la génération des enfants afin de demeurer disponible pour son Seigneur. Lorsqu’Israël allait recevoir les paroles vivantes au Sinaï, Dieu ordonna au peuple de se sanctifier durant trois jours et Moïse leur dit expressément : « N’approchez pas de femme. » Après ces trois jours de préparation, Dieu se manifesta dans la gloire, le feu, le tonnerre et le son de la trompette ; Moïse monta dans la nuée et reçut la Loi. Aphraate tire de cet épisode l’idée que la continence corporelle dispose à un service particulièrement proche de Dieu.

Note de collation
  • Repère historique : l’affirmation selon laquelle Moïse aurait vécu dans la continence conjugale après son appel est une déduction ascétique d’Aphraate, non une donnée explicitement formulée par le texte biblique.

§ 5

Moïse parlait et Dieu lui répondait. Israël, lui, demeurait dans la crainte et disait : « Que le Seigneur ne nous parle pas, de peur que nous mourions. » Si le peuple, après seulement trois jours de sanctification et sans monter dans la nuée, ne pouvait supporter la voix divine, demande Aphraate, comment Moïse, qui se tenait continuellement devant Dieu et lui parlait face à face, aurait-il pu ne pas vivre dans la continence ? Si une sanctification de trois jours préparait Israël à entendre Dieu, combien plus ceux qui gardent continuellement la sainteté, veillent et se tiennent prêts seraient-ils, selon lui, agréables à Dieu et demeures de son Esprit : « J’habiterai en eux et je marcherai au milieu d’eux » ; « Sur qui porterai-je mon regard, sinon sur l’homme doux, humble et tremblant à ma parole ? »

Note de collation
  • Repère ascétique : Aphraate déduit de la préparation au Sinaï une valeur spirituelle permanente de la continence. Cette extension appartient à sa lecture propre.

§ 6

Je vais encore te montrer, poursuit Aphraate, que la virginité lui paraît très excellente et aimée de Dieu. La Loi prescrivait au grand prêtre parmi les fils d’Aaron de prendre une vierge de son peuple plutôt qu’une femme déjà mariée ou répudiée. Aphraate lit cette prescription comme signe de la valeur particulière accordée à la virginité. Il revient aussi à Moïse : pourquoi, demande-t-il, celui-ci aurait-il gardé la continence et n’aurait-il pas engendré d’autres fils après Gershom et Éliézer ? Il oppose ensuite à l’éloge de la fécondité plusieurs enfants ou descendants bibliques dont les actes furent désastreux : Zimri, Acan, Hophni et Phinéès, ou les fils de Samuel. Son argument est volontairement radical : avoir des enfants n’est pas en soi un bien supérieur si ceux-ci vivent dans l’injustice.

Note de collation
  • Contexte critique : la comparaison de la veuve à la vierge et les formules sur la « pollution » reflètent les catégories de pureté et l’ascèse anciennes d’Aphraate ; elles ne sont pas reprises comme jugement contemporain sur les femmes, les veuves ou la sexualité.

§ 7

Moïse aima la sainteté et reçut une grande faveur de Dieu. Josué fils de Noun, selon Aphraate, aima lui aussi la virginité et demeura auprès de la Tente où l’on servait le Saint. Élie se distingua par la continence, vivant au désert, dans les montagnes et les cavernes ; Élisée demeura lui aussi seul et chaste, et Dieu accomplit par ses mains des œuvres puissantes. Jérémie reçut l’ordre : « Tu ne prendras pas de femme et tu n’auras ni fils ni filles en ce lieu. » Aphraate connaît l’objection selon laquelle cette interdiction venait seulement du désastre prochain ; il la refuse et place Jérémie parmi les modèles de continence. Il demande encore qu’on lui montre une femme et des enfants de Josué, d’Élie ou d’Élisée, eux qui vivaient au désert, dans les montagnes ou les cavernes. Quant à Guéhazi, serviteur d’Élisée, lorsqu’il tourna son cœur vers les possessions et le monde, il reçut le reproche : « Est-ce le temps d’acquérir champs, vignes et oliviers ? » et la lèpre de Naaman s’attacha à lui et à sa descendance.

Note de collation
  • Repère historique : les célibats attribués à Josué, Élie ou Élisée sont argumentés à partir du silence ou de la lecture d’Aphraate et ne constituent pas des certitudes biographiques modernes.

§ 8

Pour autant, dit Aphraate, loin de nous l’idée de blâmer le mariage établi par Dieu dans le monde. Il est écrit : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici, cela était très bon. » Mais parmi des choses bonnes, l’une peut être tenue pour meilleure qu’une autre. Dieu créa le ciel et la terre : tous deux sont bons, mais Aphraate estime le ciel supérieur à la terre ; la lumière supérieure aux ténèbres, le jour à la nuit, le soleil à la lune, une étoile à une autre selon sa gloire. Il poursuit avec une comparaison anthropologique propre à son époque, affirmant Adam supérieur à Ève. De même, conclut-il, Dieu institua le mariage pour la génération temporelle et celui-ci est bon ; mais la virginité lui paraît meilleure.

Note de collation
  • Point d’équilibre doctrinal : Aphraate affirme explicitement que le mariage institué par Dieu est « très bon », tout en le plaçant sous la virginité dans sa hiérarchie ascétique.
  • Contexte critique : l’affirmation de la supériorité d’Adam sur Ève reflète une anthropologie hiérarchique ancienne et n’est pas adoptée comme position éditoriale contemporaine.

§ 9

Aphraate poursuit par une série de comparaisons ascétiques. La terre, dit-il, lorsqu’elle était encore « vierge », ne portait pas d’épines ; après la pluie elle en produisit. Adam, selon son interprétation, était aimé dans sa virginité, puis transgressa après la formation d’Ève. Les fils de Seth auraient été beaux dans leur virginité mais furent détruits lorsqu’ils se mêlèrent aux filles de Caïn. Samson fut consacré dans son naziréat, mais sa relation avec une femme étrangère ruina sa consécration ; David était agréable dans sa jeunesse, mais son désir de Bethsabée le conduisit à la convoitise, à l’adultère et au meurtre ; Amnon fut tué après sa violence envers sa sœur ; Salomon, remarquable dans sa jeunesse, vit son cœur détourné dans sa vieillesse par son attachement à de nombreuses femmes. Ces exemples servent à Aphraate d’avertissement ascétique contre les passions sexuelles et non d’histoire générale du mariage.

Note de collation
  • Contexte critique : la chaîne d’exemples associe sexualité, chute et catastrophe dans une rhétorique ascétique très forte. Elle documente le milieu spirituel d’Aphraate et ne constitue pas une évaluation générale du mariage ou des relations conjugales.

§ 10

Nous avons entendu dans la Loi : « L’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme et ils seront une seule chair. » Aphraate lit cette parole de manière symbolique. Tant que l’homme n’a pas pris femme, dit-il, il aime et honore Dieu comme son père et l’Esprit Saint comme sa mère, et son cœur n’est pas partagé par un autre attachement. Lorsqu’il prend femme, son esprit et sa pensée se tournent davantage vers le monde et vers l’affection conjugale. Cette lecture reflète l’ascèse très exigeante d’Aphraate : le texte biblique sur le mariage devient pour lui une image de la division des sollicitudes entre le service de Dieu et les responsabilités du monde.

Note de collation
  • Repère pneumatologique : Aphraate appelle ici Dieu « père » et l’Esprit Saint « mère » dans une image spirituelle caractéristique de certains milieux syriaques anciens ; cette métaphore mérite d’être conservée plutôt que normalisée.

§ 11

« Ils seront tous deux une seule chair. » De même qu’un homme et une femme deviennent une seule chair et partagent une même pensée, tandis que leur attention se détache en partie de leur père et de leur mère, ainsi, poursuit Aphraate, celui qui demeure sans épouse peut garder avec Dieu son Père une unité d’esprit et de pensée plus entière. Il transforme donc l’image conjugale elle-même en argument pour l’unité intérieure recherchée par l’ascète.

Note de collation
  • Repère ascétique : Aphraate retourne symboliquement l’image biblique des « deux en une seule chair » pour décrire l’unité de pensée de l’ascète avec Dieu.

§ 12

Je t’ai écrit cela, mon bien-aimé, au sujet de la virginité et de la sainteté parce que j’ai entendu qu’un homme juif insultait l’un de nos frères, fils de notre Église, en lui disant : « Vous êtes impurs parce que vous ne prenez pas de femmes ; nous, nous sommes saints et supérieurs parce que nous engendrons des enfants et multiplions notre descendance dans le monde. » Voilà pourquoi j’ai composé cette démonstration. J’avais déjà parlé de la virginité et de la chasteté dans la Démonstration sur les fils de l’Alliance. Aphraate précise toutefois que cette voie n’est pas imposée à tous : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné », et l’Apôtre dit qu’en raison des nécessités présentes il est bon à l’homme de demeurer ainsi. La valeur de cette voie vient précisément, affirme-t-il, de ce qu’elle est gardée librement, non par contrainte d’une loi. Il la décrit comme une ressemblance anticipée avec la vie des anges et exhorte ceux qui l’ont choisie à préserver ce don.

Note de collation
  • Point essentiel : Aphraate reconnaît explicitement que la virginité n’est pas commandée à tous et valorise son caractère libre, non imposé par une loi. Cette précision encadre l’ensemble du traité.
  • Contexte : la conclusion revient à la controverse anti-judaïque qui a motivé le texte ; elle est conservée comme donnée historique.

Repères éditoriaux

Cette publication correspond au premier niveau publiable S1. La traduction est complète et collationnée à la source ; l’appareil critique et la différenciation stylistique des sept restitutions seront enrichis aux étapes suivantes.

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