Père syriaque · IVe siècle · 344
Aphraate — Démonstration XVII — Sur le Christ, Fils de Dieu
Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne
Un traité christologique syriaque majeur : Aphraate part des usages bibliques des titres « dieu », « fils », « roi » et « seigneur », puis relit les Psaumes, Isaïe et Daniel comme annonces du Christ.
État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 12/12 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.
Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.
Contexte de lecture. Le traité prend la forme d’une controverse anti-judaïque. Sa christologie procède surtout par accumulation de titres et de lectures scripturaires propres à Aphraate ; l’édition évite de rétroprojeter systématiquement sur ce vocabulaire les formulations techniques des conciles postérieurs.
Texte intégral — S1
La numérotation suit les 12 sections de l’édition source.
§ 1
Nous poursuivons aussi notre argumentation contre les Juifs qui, dit Aphraate, contestent le peuple venu des nations. Ils nous disent : « Vous adorez et servez un homme né d’une femme, un homme qui a été crucifié ; vous appelez Dieu un homme. Dieu n’a pas de fils, et pourtant vous dites que ce Jésus crucifié est le Fils de Dieu. » Ils invoquent encore les paroles : « Je suis Dieu et il n’y en a pas d’autre que moi » et : « Tu n’adoreras pas un dieu étranger. » Ils nous accusent donc de nous opposer à Dieu lorsque nous appelons un homme Dieu.
Note de collation
- Contexte majeur : le traité adopte explicitement la forme d’une controverse chrétienne contre des objections attribuées aux Juifs. Ces formulations appartiennent au débat du IVe siècle et ne décrivent pas le judaïsme contemporain.
§ 2
À cela, mon bien-aimé, je te répondrai selon ce que ma petitesse peut atteindre. Même si nous leur accordons que Jésus est homme et que nous l’adorons, l’appelant Dieu et Seigneur, nous ne lui donnons pas des noms inconnus ou étrangers aux Écritures. Nous tenons pourtant fermement que Jésus notre Seigneur est Dieu, Fils de Dieu, Roi, Fils du Roi, Lumière de la Lumière, Créateur, Conseiller, Guide, Voie, Sauveur, Pasteur, Rassembleur, Porte, Perle et Lampe. Bien d’autres noms lui sont donnés ; mais laissons-les pour l’instant et montrons comment l’Écriture permet de l’appeler Fils de Dieu et Dieu venu de Dieu.
Note de collation
- Repère christologique : Aphraate accumule les titres scripturaires du Christ dans un vocabulaire syriaque propre. L’édition évite de rétroprojeter sur chaque formule les définitions techniques des conciles postérieurs.
§ 3
Le nom vénérable de « Dieu » lui-même a été appliqué à des hommes justes, et des hommes en qui Dieu s’est complu ont été appelés fils et amis. Lorsque Dieu choisit Moïse, son ami et son bien-aimé, pour le mettre à la tête de son peuple comme conducteur et enseignant, il lui dit : « Je t’ai établi Dieu pour Pharaon. » Aaron devait parler pour lui : « Tu seras pour lui comme Dieu et il sera pour toi comme interprète. » Ainsi, selon Aphraate, l’Écriture peut employer le titre de Dieu pour un homme investi d’une mission divine sans nier pour autant le Dieu unique.
Note de collation
- Repère exégétique : l’argument repose sur l’emploi biblique analogique du titre « dieu » pour Moïse ; Aphraate s’en sert comme étape apologétique, sans identifier Moïse au Dieu créateur.
§ 4
Écoute encore ce qui concerne le nom de « Fils de Dieu ». Nos interlocuteurs disent : « Dieu n’a pas de fils, et vous faites de Jésus crucifié le Fils premier-né de Dieu. » Pourtant Dieu appela Israël son fils premier-né lorsqu’il envoya Moïse à Pharaon : « Israël est mon fils, mon premier-né. Je te dis : laisse partir mon fils afin qu’il me serve. » Le prophète dit aussi : « D’Égypte j’ai appelé mon fils », et Isaïe : « J’ai nourri et élevé des fils. » Salomon lui-même reçoit cette promesse : « Il sera pour moi un fils et je serai pour lui un père. » Si l’Écriture appelle Israël et Salomon « fils », dit Aphraate, nous ne forgeons donc pas un vocabulaire étranger lorsque nous appelons le Christ Fils de Dieu. Et si Moïse peut recevoir le nom de Dieu et les justes celui de « dieux et fils du Très-Haut », le vocabulaire biblique ouvre déjà la voie à l’argument qu’il développera pour le Christ.
Note de collation
- Contexte : Aphraate répond à l’objection « Dieu n’a pas de fils » en rappelant les emplois scripturaires du mot « fils » pour Israël et Salomon. L’argument est historique et polémique.
§ 5
Le nom de la divinité est dans le monde un nom de très grand honneur, et Dieu l’a communiqué à ceux qu’il a voulu honorer. Ses propres noms sont nombreux : Dieu des pères, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, « Je suis celui qui suis », Tout-Puissant, Seigneur des armées. Pourtant le nom de « dieu » n’a pas été absolument refusé aux justes. De même, Dieu est le grand Roi, mais il a aussi donné à des hommes le nom de roi. Aphraate veut ainsi montrer qu’un titre suprême peut être communiqué analogiquement à des créatures sans abolir l’unicité de Dieu.
§ 6
Dieu a même fait appeler Nabuchodonosor, roi impie, « roi des rois » par la bouche du prophète. Le nom royal n’est donc pas réservé au seul grand Roi. De même, bien que Dieu soit le Père de toute paternité, des hommes reçoivent le nom de père ; bien qu’il soit souverain, il donne à certains autorité sur d’autres ; bien que l’adoration appartienne ultimement à son honneur, l’Écriture connaît aussi des gestes de prosternation ou d’honneur rendus à des hommes sans qu’ils soient pour autant pris pour le Créateur. Dieu interdit l’adoration idolâtre du soleil, de la lune, des armées du ciel et des créatures ; mais l’honneur accordé à un homme n’est pas automatiquement une idolâtrie. Aphraate rappelle encore que Dieu a élevé l’être humain au-dessus de la création, l’a façonné et a insufflé en lui de son esprit ; il promet d’habiter et de marcher au milieu des hommes, et les appelle son temple.
Note de collation
- Repère lexical : les gestes de prosternation/hommage rendus à des rois sont distingués par Aphraate du culte idolâtre du soleil, de la lune ou des créatures. Le vocabulaire de l’« adoration » doit donc être lu selon les usages anciens du geste et du terme.
§ 7
Comment comprendre alors deux paroles : « Seigneur, tu as été pour nous une demeure de génération en génération » et : « J’habiterai en eux et je marcherai au milieu d’eux » ? Aphraate répond que Dieu fut d’abord la demeure de l’homme, puis qu’il habite dans l’homme. Dans sa représentation de la création, l’homme fut conçu dans la pensée divine avant l’organisation du monde, mais il fut façonné après les autres créatures. Dieu prépara d’abord le monde comme un père prépare une maison pour son fils, puis il fit paraître l’homme et le plaça sur ses œuvres. Ensuite, lorsque l’homme reconnut son Créateur et reçut le discernement du bien et du mal, Dieu fut comme « conçu » dans la pensée de l’homme : celui-ci devint temple de son Créateur. Chez ceux qui ne reconnaissent pas Dieu, ajoute Aphraate, cette habitation spirituelle n’a pas lieu.
Note de collation
- Repère anthropologique : la conception de l’homme « pensé » avant le monde mais façonné après les autres créatures est une spéculation exégétique d’Aphraate, non une proposition scientifique ou une doctrine chrétienne universelle.
§ 8
Ces exemples doivent convaincre les contradicteurs que nous n’introduisons pas une nouveauté lorsque nous appelons le Christ Fils de Dieu. Le nom divin a déjà été employé pour des justes, et le nom de fils pour des hommes agréés de Dieu. Si nous adorons Jésus, par qui nous avons connu le Père et avons été détournés, dit Aphraate, des cultes idolâtriques, pourquoi cela serait-il plus condamnable que les prosternations d’honneur rendues à des rois humains ? Daniel se prosterna devant Nabuchodonosor et Joseph devant Pharaon, sans que l’Écriture les accuse d’avoir pris ces rois pour leur Créateur. À plus forte raison, affirme Aphraate, les chrétiens honorent Jésus qu’ils confessent Dieu et Fils de Dieu, lui par qui ils ont appris à adorer le Dieu unique, Père et Créateur. Leur adoration est pour lui la réponse aux souffrances que le Christ a supportées en leur faveur.
Note de collation
- Contexte : Aphraate compare l’honneur rendu au Christ aux hommages rendus à des souverains afin de défendre le culte chrétien. Cette argumentation apologétique appartient à son contexte antique.
§ 9
Il faut maintenant montrer que ce Jésus avait été annoncé autrefois par les prophètes et appelé Fils de Dieu. David dit : « Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré », et encore : « Des splendeurs de la sainteté, dès le sein, avant l’aurore, je t’ai engendré. » Isaïe dit : « Un enfant nous est né, un Fils nous a été donné ; la principauté est sur son épaule ; on l’appellera Admirable, Conseiller, Dieu fort, Prince de la paix, et son règne et sa paix n’auront pas de fin. » Aphraate demande à quel enfant ces titres peuvent convenir. Il voit dans le Christ celui que David appelle Fils et qu’Isaïe appelle Dieu fort. Il rapproche encore « la principauté sur son épaule » du port de la croix hors de Jérusalem, et cite l’annonce de l’Emmanuel : « Voici, la vierge concevra et enfantera ; son nom sera Emmanuel », c’est-à-dire « Dieu avec nous ».
Note de collation
- Repère christologique : Aphraate lit les Psaumes et Isaïe comme prophéties directes du Christ et rapproche la « principauté sur son épaule » du port de la croix.
§ 10
Si tu dis encore que le Christ n’est pas venu, poursuit Aphraate, les prophètes eux-mêmes te répondent. Les nations devaient espérer en lui ; or, dit-il, lui-même vient des nations, a entendu annoncer le Christ et croit en lui. Il invoque surtout Daniel : après les semaines annoncées, le Messie vient, est retranché et la ville sainte est dévastée. À ses yeux, la destruction de Jérusalem confirme donc que l’événement messianique a déjà eu lieu. Il relit ensuite le psaume de la Passion : « Ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté tous mes os ; ils se sont partagé mes vêtements et ont tiré au sort ma tunique », puis Isaïe : le Serviteur est élevé, son apparence humiliée, il porte les fautes, est blessé pour les péchés et par ses plaies vient la guérison. Aphraate examine et rejette d’autres identifications possibles, notamment David ou Saül : selon lui, ces textes s’accomplissent dans le Christ crucifié, mort puis relevé. Il joint encore les ténèbres du jour de la crucifixion, le pasteur frappé et les brebis dispersées, le fiel et le vinaigre, ainsi que les outrages de la Passion aux prophéties qu’il estime accomplies en Jésus.
Note de collation
- Contexte majeur : la section utilise la destruction de Jérusalem et plusieurs textes de la Passion comme preuve polémique que le Messie est déjà venu. Cette lecture chrétienne du IVe siècle est contextualisée et ne constitue pas un jugement contemporain sur le judaïsme.
- Repère textuel : les citations des Psaumes et d’Isaïe suivent la forme scripturaire reçue par Aphraate et peuvent différer des traductions bibliques françaises modernes.
§ 11
Nous adorons donc cette miséricorde, dit Aphraate, et nous plions les genoux devant la majesté de son Père, vers qui notre adoration est conduite. Nous avons appelé le Christ « Dieu » comme Moïse reçut ce nom ; « Premier-né » et « Fils » comme Israël ; « Jésus » comme Josué fils de Noun ; « Prêtre » comme Aaron ; « Roi » comme David ; « grand Prophète » comme les prophètes ; « Pasteur » comme les pasteurs d’Israël. En retour, il nous appelle fils, frères et amis. Et lui-même reçoit encore les noms de bon Pasteur, Porte, Voie, Vigne, Semeur, Époux, Perle, Lampe, Lumière, Roi, Dieu, Vivificateur et Sauveur. Aphraate accumule ces titres pour montrer la richesse du langage scripturaire appliqué au Christ.
Note de collation
- Repère doctrinal : la liste finale des titres du Christ montre une christologie construite par accumulation de noms bibliques plutôt que par définition conceptuelle systématique.
§ 12
Je t’ai écrit cette brève démonstration, mon bien-aimé, afin que tu puisses répondre à ceux qui disent que Dieu n’a pas de Fils et qui contestent que nous appelions Jésus Dieu, Fils de Dieu, Roi et Premier-né de toute la création. Ici s’achève la Démonstration sur le Christ, Fils de Dieu.
Note de collation
- Contexte : la conclusion conserve la finalité polémique annoncée par Aphraate ; elle est présentée comme document historique de controverse judéo-chrétienne.