Père syriaque · IVe siècle · 344
Aphraate — Démonstration XVI — Sur les nations à la place du peuple
Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne
Un traité central pour comprendre la controverse judéo-chrétienne chez Aphraate : il rassemble les prophéties sur les nations, relit la filiation d’Abraham et termine par l’image paulinienne de l’olivier, qui avertit aussi les chrétiens contre l’orgueil.
État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 8/8 sections · 1 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.
Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.
Contexte de lecture. Ce traité formule explicitement une théologie chrétienne de substitution et contient plusieurs invectives anti-judaïques caractéristiques de la controverse du IVe siècle. Elles sont restituées comme voix historique d’Aphraate, contextualisées séparément et ne constituent pas un jugement contemporain sur les Juifs ou le judaïsme.
Texte intégral — S1
La numérotation suit les 8 sections de l’édition source.
§ 1
Les nations de toutes les langues étaient annoncées d’avance comme appelées à l’héritage du Très-Haut. Dieu dit à Abraham : « Je t’ai établi père d’une multitude de nations. » Moïse annonça lui aussi que des peuples seraient appelés vers la montagne et y offriraient des sacrifices de justice ; dans le cantique du témoignage il dit encore : « Je vous provoquerai par un peuple qui n’est pas un peuple ; par une nation sans intelligence je vous irriterai. » Jacob, lorsqu’il bénit Juda, parla des nations : « Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le législateur d’entre ses pieds, jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le royaume, et les nations espéreront en lui. » Isaïe annonça que la montagne de la maison du Seigneur serait établie au-dessus des montagnes et que toutes les nations y afflueraient. Le Christ Sauveur, dit Aphraate, a brisé l’arc de guerre et parlé de paix aux nations ; les épées deviennent socs de charrue et les lances faucilles. Le prophète annonce encore des lèvres purifiées afin que tous invoquent le nom du Seigneur. Jérémie fait dire aux nations que les idoles mensongères reçues de leurs pères ne sont rien. Aphraate rassemble ainsi ces témoignages comme annonce de l’appel des nations.
Note de collation
- Repère doctrinal : Aphraate rassemble des prophéties qu’il interprète comme annonçant l’appel des nations. Cette lecture est celle d’un auteur chrétien syriaque du IVe siècle.
§ 2
Jérémie dit à son peuple : « Tenez-vous sur les chemins, demandez quels sont les sentiers anciens, voyez quelle est la bonne voie et marchez-y. » Ils répondirent : « Nous n’y marcherons pas. » Il établit des sentinelles pour leur faire entendre le son de la trompette ; ils répondirent encore : « Nous n’écouterons pas. » Aux jours de Jérémie ils déclarèrent même qu’ils n’écouteraient pas la parole qu’il leur adressait au nom du Seigneur et qu’ils accompliraient leur propre volonté en offrant de l’encens à d’autres dieux. Voyant ce refus, le prophète se tourne vers les nations : « Écoutez, nations ; que la terre entende avec tout ce qu’elle contient. » Aphraate applique ensuite à cette rupture la parole : « J’ai abandonné ma maison, délaissé mon héritage, livré la bien-aimée de mon âme à ses ennemis ; mon héritage est devenu pour moi comme un oiseau aux couleurs variées. » Cet « oiseau aux couleurs variées », il l’interprète comme l’Église des nations rassemblée de langues diverses.
Note de collation
- Contexte : l’interprétation de l’« oiseau aux couleurs variées » de Jérémie comme Église des nations appartient à l’exégèse typologique d’Aphraate.
§ 3
Pour montrer que, selon son interprétation, le premier peuple a été délaissé, Aphraate cite Isaïe : « Tu as rejeté ton peuple, la maison de Jacob. » Il relit ensuite le nom de « maison de Jacob » comme appliqué au peuple des nations invité à marcher dans la lumière du Seigneur, tandis qu’il accumule contre Israël les images prophétiques de Sodome et Gomorrhe, de la vigne étrangère, des raisins amers, des fils rebelles et de l’argent rejeté. Il rapproche cette lecture de Malachie : « Mon nom est grand parmi les nations et, en tout lieu, une offrande pure est présentée à mon nom », qu’il oppose aux reproches adressés aux sacrifices d’Israël. Il invoque encore Osée, Isaïe et Ézéchiel pour décrire Israël et Juda sous les figures de l’infidélité, de la prostitution et de la vigne consumée. Dans cette controverse, Aphraate en vient à appeler le peuple des nations le peuple saint et fidèle attaché au Seigneur. C’est l’une des expressions les plus explicites de sa théologie chrétienne de substitution.
Note de collation
- Contexte majeur : cette section formule explicitement une théologie chrétienne de substitution et emploie contre Israël des images prophétiques très négatives. Elle est conservée comme témoignage historique du IVe siècle et ne constitue pas un jugement éditorial contemporain sur les Juifs ou le judaïsme.
§ 4
Sache encore, mon bien-aimé, que les fils d’Israël avaient été inscrits dans le livre du Saint. Moïse dit devant Dieu : « Pardonne le péché de ce peuple ; sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit. » Le Seigneur répondit : « Celui qui a péché contre moi, je l’effacerai de mon livre. » Aphraate rapproche de cette parole le psaume : « Qu’ils soient effacés du livre de vie et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes », puis il oppose : « Le Seigneur comptera les peuples dans le livre. » Il voit ainsi l’appel des nations annoncé avant son accomplissement. Lorsque Dieu dit à Moïse qu’il pourrait détruire le peuple rebelle et faire de lui une nation plus grande, Aphraate affirme que le temps des nations n’était pas encore venu et que la gloire de les sauver devait revenir au Fils de Dieu. Il cite alors Isaïe : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever Jacob ; je t’ai établi lumière des nations afin que mon salut atteigne les extrémités de la terre. » Il ajoute l’appel adressé aux nations et la parole du psaume sur les « fils étrangers » qui obéissent et quittent leurs anciens chemins idolâtriques.
Note de collation
- Repère doctrinal : Aphraate relit le « livre de vie » et l’appel du Serviteur d’Isaïe comme déplacement de l’héritage vers les nations. Cette interprétation est située historiquement.
§ 5
On objectera peut-être, poursuit Aphraate, que l’Écriture appelle les nations « fils étrangers » tandis qu’Israël reçoit le nom de fils et d’héritier. Isaïe dit en effet : « J’ai nourri et élevé des fils, mais ils se sont révoltés contre moi » ; Osée : « D’Égypte j’ai appelé mon fils » ; et l’Exode : « Israël est mon fils premier-né. » Aphraate répond en mettant l’accent sur l’obéissance : selon lui, les nations ont entendu Dieu et se sont détournées de leurs anciens chemins. Il cite les appels prophétiques adressés aux peuples qui ne connaissaient pas Dieu, les psaumes qui invitent toutes les nations à louer le Seigneur et la promesse de l’Esprit répandu sur toute chair. Il rapproche encore la nouvelle alliance dans laquelle tous connaîtront Dieu d’une « famine d’entendre la parole du Seigneur » annoncée contre Israël. Toute cette série de textes sert son argument : la filiation véritable se manifeste, pour lui, par l’écoute et la fidélité, non par le seul nom reçu.
Note de collation
- Contexte : l’opposition entre filiation d’Israël et obéissance des nations relève de la controverse chrétienne d’Aphraate ; elle ne doit pas être généralisée au judaïsme contemporain.
§ 6
Même avant cela, dit Aphraate, plusieurs hommes venus des nations furent agréés de Dieu et parfois présentés comme plus justes que des Israélites. Jéthro, prêtre madianite, fut béni, ainsi que sa descendance. Josué accorda sa parole aux Gabaonites, qui entrèrent dans le service de l’assemblée et de l’autel ; Aphraate rappelle aussi le récit où la violence faite plus tard aux Gabaonites par la maison de Saül est suivie d’une famine jusqu’à réparation. Rahab, qui reçut les explorateurs, fut préservée avec sa maison et demeura en Israël. Obed-Édom le Gittite fut béni lorsque l’arche séjourna chez lui ; Ittaï le Gittite resta fidèle à David dans sa fuite. Ébed-Mélek, l’Éthiopien, retira Jérémie de la citerne où ses propres compatriotes l’avaient jeté. Ruth la Moabite entra dans le peuple et devint ancêtre de la lignée royale dont, dans la foi chrétienne d’Aphraate, naît le Sauveur des nations. Urie le Hittite fut compté parmi les vaillants de David ; la faute de David contre lui et le désir de sa femme entraînèrent un jugement sur sa maison. Aphraate utilise ces figures pour montrer que l’origine ethnique n’empêche ni la fidélité ni l’intégration au dessein de Dieu.
Note de collation
- Repère historique : Aphraate rassemble des figures bibliques non israélites intégrées ou honorées dans l’histoire d’Israël. Le récit des Gabaonites et de la maison de Saül comporte une violence réparatrice appartenant au récit biblique ancien, non à une prescription contemporaine.
§ 7
Isaïe dit du Sauveur : « Je t’ai établi alliance pour le peuple et lumière pour les nations. » Aphraate demande comment le Christ est devenu « alliance pour le peuple ». Il répond selon la logique polémique de son traité : depuis que la lumière et le Sauveur des nations sont venus, Israël aurait été retenu de l’idolâtrie en étant « provoqué » par le peuple chrétien venu des nations, selon la parole de Moïse : « Je vous provoquerai par un peuple qui n’est pas un peuple. » Il affirme que les nations chrétiennes ont rejeté leurs anciennes idoles et que cette rupture constitue, dans son interprétation, un témoignage adressé à Israël. Pour les nations, le Christ est devenu lumière et vie : « Je suis la lumière du monde » ; « Croyez en la lumière pendant que vous l’avez » ; « Marchez dans la lumière afin d’être appelés fils de lumière » ; « La lumière luit dans les ténèbres. » Ainsi Aphraate relit ensemble l’alliance annoncée au peuple et la lumière offerte aux nations.
Note de collation
- Contexte majeur : l’affirmation selon laquelle le christianisme des nations « provoque » Israël et le détourne de l’idolâtrie est une construction polémique d’Aphraate au IVe siècle, non une analyse historique moderne des relations judéo-chrétiennes.
§ 8
Je t’ai écrit ce bref rappel au sujet des nations, dit Aphraate, parce que les Juifs se glorifient en disant : « Nous sommes le peuple de Dieu et les fils d’Abraham. » Il cite Jean : « Ne vous glorifiez pas en disant : Nous avons Abraham pour père ; Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham. » Le texte d’Aphraate transmet ensuite cette parole polémique attribuée au Sauveur : « Vous êtes les fils de Caïn, non les fils d’Abraham. » Enfin, il invoque surtout l’image paulinienne de l’olivier : des branches ont été retranchées et d’autres greffées à leur place pour participer à la racine et à sa richesse. Mais cette même image contient pour Aphraate un avertissement adressé aux chrétiens : « Ne nous glorifions donc pas et ne péchons pas, de peur d’être nous aussi retranchés, nous qui avons été greffés sur l’olivier. » C’est sur cet avertissement contre toute sécurité orgueilleuse qu’il achève sa réponse polémique concernant le peuple et les nations.
Note de collation
- Contexte majeur : la formule « fils de Caïn, non fils d’Abraham » est une invective anti-judaïque transmise par Aphraate. Elle est restituée sans l’édulcorer mais explicitement située dans sa polémique du IVe siècle.
- Repère paulinien : Aphraate termine toutefois par Romains 11, qui interdit aux branches greffées de se glorifier et avertit qu’elles peuvent elles aussi être retranchées.