Père syriaque · IVe siècle · 344
Aphraate — Démonstration XV — Sur la distinction des aliments
Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne
Aphraate conteste qu’un aliment justifie ou souille par lui-même et relit les distinctions alimentaires comme une pédagogie historique contre l’idolâtrie, subordonnée à l’obéissance, à la justice et à la miséricorde.
État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 9/9 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.
Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.
Contexte de lecture. Le traité contient une controverse anti-judaïque et une reconstruction apologétique ancienne des cultes égyptiens. Ces éléments sont conservés dans la voix d’Aphraate et distingués d’une histoire moderne des religions ou d’une position éditoriale contemporaine.
Texte intégral — S1
La numérotation suit les 9 sections de l’édition source.
§ 1
Les pensées des hommes simples et peu instruits se troublent beaucoup au sujet de ce qui entre par la bouche, comme si ces choses pouvaient souiller l’homme. Ils disent : Dieu a distingué pour Moïse les aliments purs et impurs, il a montré ce qui peut être mangé et ce qui rend impur, ainsi que les espèces d’animaux, d’oiseaux et de poissons. Je vais donc, mon bien-aimé, t’exposer brièvement ce que je puis comprendre : les aliments ne justifient pas ceux qui s’en abstiennent et ne condamnent pas ceux qui en mangent. La bouche sainte a témoigné : « Ce n’est pas ce qui entre dans l’homme qui le souille, mais ce qui sort de l’homme. » Notre Sauveur reprenait ceux qui plaçaient leur confiance dans les ablutions, le lavage des mains et le choix des aliments, tout en laissant l’intérieur rempli d’iniquité. Les pensées mauvaises viennent du cœur et ce sont elles qui souillent. La nourriture entre dans le ventre, nourrit le corps puis est éliminée. Qu’elle soit délicate ou pauvre, belle ou grossière, elle accomplit son service corporel ; il n’y a en cela, dit Aphraate, ni péché ni justification.
Note de collation
- Repère doctrinal : Aphraate oppose la pureté intérieure aux distinctions alimentaires en s’appuyant sur l’enseignement évangélique concernant ce qui souille l’homme.
§ 2
Le glorieux Apôtre reprend lui aussi ceux qui se glorifient des aliments : « La nourriture ne nous présente pas devant Dieu ; si nous mangeons nous n’avons rien de plus, si nous ne mangeons pas nous n’avons rien de moins. » Celui qui use avec mesure des créatures de Dieu et reçoit ses dons avec foi ne pèche pas par l’aliment lui-même. « Toute créature de Dieu est bonne, rien n’est à rejeter lorsqu’on le prend avec action de grâce, car cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » Aphraate applique ces paroles à ceux qui refusaient la nourriture des nations à cause des usages idolâtriques qui pouvaient l’accompagner. Avant de manger, dit-il, que l’homme se souvienne du Créateur, le loue, bénisse son nom et prie. Il rappelle encore la parole apostolique : si un incroyant vous invite et que vous voulez aller, mangez ce qui vous est présenté sans transformer chaque aliment en problème de conscience.
§ 3
Je vais maintenant te montrer, mon bien-aimé, pourquoi, selon Aphraate, le Saint distingua les aliments pour les fils d’Israël. Ce n’était pas parce que certains aliments possédaient en eux-mêmes une justice ou un péché, mais comme une discipline destinée à les éloigner des habitudes religieuses et des cultes qu’ils avaient connus en Égypte. À Adam, à Noé et aux premières générations, Dieu avait donné les animaux comme nourriture, tout en interdisant le sang ; il n’avait pas établi la même séparation entre aliments purs et impurs. Si la nourriture avait été mauvaise en elle-même, argumente Aphraate, ces distinctions auraient dû être données dès le commencement à Adam, Noé, Abraham et aux anciens justes. Il en conclut que la distinction mosaïque répond à une situation particulière du peuple après l’Égypte.
§ 4
Aphraate affirme que les fils d’Israël avaient connu l’idolâtrie en Égypte. Il invoque Josué : « Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir », puis rappelle le veau d’or et les veaux de Jéroboam. Selon sa reconstruction, les Israélites avaient appris en Égypte à révérer des animaux, en particulier les bovins ; Dieu aurait donc rendu interdits à la consommation certains usages liés à ces cultes et, inversement, aurait prescrit comme sacrifices les animaux mêmes qui avaient été vénérés, afin de rompre l’attachement idolâtrique. Il relit également les récits de Joseph, l’aversion égyptienne pour les bergers et la demande de Moïse de sacrifier dans le désert comme indices de cette séparation religieuse. Son point n’est pas que l’animal serait mauvais par nature, mais que la règle alimentaire aurait servi de pédagogie contre l’idolâtrie.
Note de collation
- Contexte historique : le lien qu’Aphraate établit entre les interdits alimentaires d’Israël et certains cultes animaux égyptiens relève d’une reconstruction apologétique et exégétique antique ; il ne doit pas être lu comme synthèse moderne de la religion égyptienne.
§ 5
Dis-moi donc, sage scribe : si le simple contact avec ce que la Loi appelle impur souille nécessairement, comment comprendre Samson ? Naziréen d’Israël, il prit du miel dans la carcasse d’un lion et en mangea sans que le récit le condamne. Plus tard, il combattit avec une mâchoire d’âne, puis, mourant de soif, pria Dieu et reçut de l’eau associée à cette mâchoire, alors même que l’âne était classé parmi les animaux impurs. Aphraate rappelle aussi Élie nourri par des corbeaux, oiseaux déclarés impurs par la Loi. Il en conclut que l’impureté alimentaire ne peut être comprise comme une substance physique qui contaminerait automatiquement celui qui touche ou reçoit un aliment.
Note de collation
- Repère exégétique : Samson, la mâchoire d’âne et les corbeaux d’Élie sont utilisés comme contre-exemples à une conception matérielle ou automatique de l’impureté.
§ 6
Sache encore, mon bien-aimé, qu’Aphraate comprend la distinction des aliments et les sacrifices comme une discipline destinée à couper court au culte des taureaux et des veaux, qu’il associe à l’Égypte. Dieu, dit-il, n’avait pas besoin des sacrifices ni des offrandes ; il les prescrivit pour empêcher le peuple de sacrifier aux dieux des nations lorsqu’il entrerait parmi elles. Il leur demanda d’apporter à son autel ce qu’ils auraient pu être tentés de vénérer ailleurs. Mais après avoir reçu ces enseignements, ils se détournèrent encore et servirent les dieux des nations, comme Moïse l’avait annoncé en avertissant qu’après sa mort ils corrompraient leur conduite et quitteraient le chemin prescrit.
§ 7
Sois donc convaincu, poursuit Aphraate, que Dieu n’a jamais eu besoin de sacrifices, d’offrandes, de fumée ou d’odeur pour lui-même. Lorsque les sacrifices furent détournés vers les idoles et que la justice fut abandonnée, les prophètes déclarèrent qu’ils ne plaisaient plus à Dieu. Isaïe demande : « À quoi me sert la multitude de vos sacrifices ? » ; les psaumes opposent à la chair des taureaux le sacrifice de louange ; Amos rejette les fêtes et les offrandes lorsqu’elles sont séparées de la justice ; Samuel dit à Saül que l’obéissance vaut mieux que le sacrifice. Michée demande plutôt de pratiquer le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec Dieu ; Isaïe appelle à cesser le mal, apprendre le bien, faire droit à l’opprimé, à l’orphelin et à la veuve. Daniel conseille au roi de racheter ses fautes par la justice et la miséricorde envers les pauvres. Pour Aphraate, tous ces textes montrent que le rite sans obéissance et sans justice ne justifie personne.
Note de collation
- Repère doctrinal : la critique des sacrifices porte sur le rite séparé de l’obéissance, du droit et de la miséricorde ; Aphraate rassemble plusieurs textes prophétiques dans ce sens.
§ 8
Ainsi, dit Aphraate dans la vigueur polémique de son temps, les commandements rituels donnés à Israël doivent être distingués des commandements vivifiants et moraux. Il relit Ézéchiel, qui parle d’abord de commandements par lesquels l’homme vivra puis de « préceptes qui n’étaient pas bons », comme une distinction entre les commandements fondamentaux et certaines prescriptions rituelles données après l’idolâtrie. Il range dans ce second ensemble les sacrifices et diverses règles d’impureté corporelle. Puis il rappelle l’Apôtre : nul n’est justifié par la Loi seule, et celui qui voudrait vivre par elle devrait accomplir tout ce qui est écrit. Il conclut avec l’invitation du Sauveur : « Venez à moi, vous tous qui peinez et portez de lourds fardeaux, et je vous donnerai du repos ; prenez mon joug sur vous, car mon joug est doux et mon fardeau léger. »
Note de collation
- Contexte : Aphraate interprète Ézéchiel 20 et les prescriptions rituelles dans un cadre chrétien polémique du IVe siècle. Cette hiérarchie entre commandements appartient à sa théologie et n’est pas présentée comme consensus interreligieux.
§ 9
Je t’ai écrit ces quelques rappels, mon bien-aimé, parce que le peuple juif, dit Aphraate dans sa controverse, se glorifie de distinguer les aliments et d’appeler certains d’entre eux impurs. Il résume trois sujets sur lesquels il a déjà discuté : la circoncision, le sabbat et la distinction des aliments. Sur ces trois points, il t’a exposé ce qu’il a pu comprendre ; sur les autres questions, il promet d’écrire encore selon ce que Dieu lui donnera. Ici s’achève la Démonstration sur la distinction des aliments.
Note de collation
- Contexte : la conclusion formule explicitement une polémique contre le judaïsme autour de la circoncision, du sabbat et des aliments. Elle est conservée comme voix historique d’Aphraate, sans adhésion éditoriale contemporaine.