Texte intégral — S1
La numérotation suit les 13 sections de l’édition source.
§ 1
Le Saint ordonna à Moïse de célébrer la Pâque le quatorzième jour du premier mois. Il lui dit de commander à l’assemblée des fils d’Israël de prendre un agneau d’un an, sans défaut, parmi les agneaux ou les chevreaux, et de célébrer la Pâque du Seigneur. Ils devaient le choisir dès le dixième jour, le garder jusqu’au quatorzième, puis l’immoler au coucher du soleil. Avec son sang, ils marqueraient les portes de leurs maisons afin que le destructeur n’entre pas chez eux lorsqu’il traverserait le pays d’Égypte. Toute l’assemblée mangerait l’agneau à la hâte, les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton à la main. Ils ne le mangeraient ni cru ni bouilli dans l’eau, mais rôti au feu ; rien n’en sortirait hors de la maison et aucun de ses os ne serait brisé. Ainsi firent les fils d’Israël : ils mangèrent la Pâque le quatorzième jour du premier mois, Nisan, le mois des fleurs, premier mois de l’année.
§ 2
Vois, mon bien-aimé, les mystères que le Saint établit dans la célébration de la Pâque. Il leur dit : « Elle sera mangée dans une seule maison et vous n’en ferez rien sortir hors de la maison. » Moïse leur ordonna encore qu’une fois entrés dans le pays donné par le Seigneur, ils célèbrent la Pâque en son temps, non dans n’importe laquelle de leurs villes, mais au lieu que le Seigneur choisirait pour son nom. Il leur fut aussi prescrit que l’étranger et le mercenaire n’en mangeraient pas ; mais le serviteur acquis à prix d’argent pourrait en manger après avoir reçu la circoncision. Aphraate rassemble ces prescriptions pour les lire comme figures d’une réalité qu’il estime accomplie dans l’Église.
§ 3
Grands et étonnants sont ces mystères, mon bien-aimé. Quand Israël habitait son propre pays, il ne pouvait célébrer la Pâque qu’au lieu choisi, à Jérusalem. Aphraate demande alors comment, dispersé aujourd’hui parmi les nations, il pourrait encore accomplir de la même manière le rite ancien. Il invoque Ézéchiel, Osée et Jérémie pour soutenir que les sacrifices, l’autel, les fêtes et l’arche appartiennent à une économie ancienne désormais interrompue. Il relit aussi la parole de Moïse : « Je vous provoquerai par un peuple qui n’est pas un peuple », en l’appliquant à l’appel des nations. Son argument est que la Pâque prescrite par la Loi ne peut être simplement reproduite hors du lieu et des conditions que la Loi elle-même avait fixés.
Note de collation
- Contexte : cette section appartient à la controverse chrétienne anti-judaïque d’Aphraate au IVe siècle. Les généralisations et lectures de substitution sont conservées comme données historiques de l’auteur, sans adhésion éditoriale contemporaine.
§ 4
Si tu n’en es pas convaincu, écoute Jérémie : « J’ai abandonné ma maison, j’ai délaissé mon héritage ; j’ai livré la bien-aimée de mon âme à ses ennemis. Mon héritage est devenu pour moi comme un oiseau aux couleurs variées. » Aphraate demande quel est cet oiseau bigarré et répond qu’il figure pour lui l’Église rassemblée des nations, composée de langues et de peuples nombreux. Il cite encore Jérémie : « Tenez-vous sur les chemins, regardez, demandez quels sont les anciens sentiers et marchez dans la bonne voie », ainsi que l’appel adressé aux nations. Il associe à cette lecture les prophéties d’Isaïe sur la montagne de la maison du Seigneur vers laquelle affluent les peuples. Dans toute cette section, il développe une lecture chrétienne de substitution propre à sa controverse du IVe siècle.
Note de collation
- Contexte : cette section appartient à la controverse chrétienne anti-judaïque d’Aphraate au IVe siècle. Les généralisations et lectures de substitution sont conservées comme données historiques de l’auteur, sans adhésion éditoriale contemporaine.
§ 5
Tu as entendu, mon bien-aimé, ce que je t’ai exposé au sujet de la Pâque dont le mystère fut donné au premier peuple et dont, selon Aphraate, la vérité est aujourd’hui proclamée parmi les nations. Beaucoup d’esprits simples se troublent sur la manière de célébrer et d’observer ce grand jour. Or le véritable Agneau, dit-il, est notre Sauveur : l’agneau d’un an, sans défaut. Le prophète dit de lui qu’il n’y eut pas d’iniquité en lui et qu’aucune tromperie ne fut trouvée dans sa bouche, bien que le Seigneur ait permis qu’il soit livré à la souffrance. Il l’appelle jeune et sans défaut parce qu’il est pur de tout péché, et il rapproche cette innocence de l’appel de Jésus à devenir comme de petits enfants.
§ 6
Notre Sauveur mangea donc la Pâque avec ses disciples dans la nuit consacrée du quatorzième jour et, avec eux, accomplit en vérité le signe de la Pâque. Après le départ de Judas, il prit le pain, le bénit, le donna à ses disciples et dit : « Ceci est mon corps ; prenez et mangez-en tous. » De même, sur le vin, il prononça la bénédiction et dit : « Ceci est mon sang, l’alliance nouvelle, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés. Faites ainsi en mémoire de moi lorsque vous vous rassemblerez. » Le Seigneur n’avait pas encore été arrêté. Après avoir donné son corps comme nourriture et son sang comme boisson, il partit avec ses disciples vers le lieu où il serait saisi. Aphraate rattache alors cette remise du corps et du sang au commencement de sa manière de compter les trois jours et les trois nuits. Jésus fut arrêté dans la nuit du quatorzième, jugé jusqu’à la sixième heure, élevé sur la croix, puis remit son esprit à la neuvième heure. Il demeura parmi les morts pendant la nuit et le jour du sabbat, et ressuscita dans la nuit qui conduisait au premier jour de la semaine.
Note de collation
- Note textuelle : Aphraate transmet une formule eucharistique syriaque où le sang est associé explicitement à « l’alliance nouvelle » et à la rémission des péchés. La traduction suit la leçon du témoin syriaque, Parisot servant de contrôle.
§ 7
Montre-nous donc, sage interlocuteur, où sont les trois jours et les trois nuits durant lesquels notre Sauveur devait être au cœur de la terre, selon la parole concernant Jonas. Nous voyons les heures de la préparation, la nuit qui mène au sabbat, le jour du sabbat, puis la résurrection dans la nuit qui mène au premier jour. Aphraate commence son compte au moment où Jésus donne son corps comme nourriture et son sang comme boisson. La nuit où Judas sort et où les onze mangent le corps du Sauveur compte comme première nuit ; le temps du jugement jusqu’à la sixième heure comme premier jour ; les heures de ténèbres et les heures qui les suivent sont intégrées à son calcul, puis la nuit et le jour du sabbat achèvent selon lui les trois jours et les trois nuits. Il s’agit d’une construction chronologique propre à son exégèse.
Note de collation
- Repère exégétique : le calcul des « trois jours et trois nuits » commence chez Aphraate dès la remise du corps et du sang à la Cène. Cette chronologie est propre à son exégèse et n’est pas présentée comme une reconstruction historique moderne.
§ 8
La Pâque des Juifs, dit Aphraate, est célébrée le quatorzième jour, nuit et jour ensemble ; pour les chrétiens, le grand jour de la Passion est le vendredi, qu’il associe au quinzième. Israël mangeait les pains sans levain pendant sept jours ; les chrétiens commémorent la Passion du Sauveur. Il oppose ensuite terme à terme les figures anciennes et leur accomplissement chrétien : eux furent délivrés de Pharaon, nous de l’esclavage de Satan ; ils immolèrent un agneau et furent protégés par son sang, nous sommes rachetés par le sang du Fils élu ; Moïse fut leur guide, Jésus est notre guide et Sauveur ; Moïse ouvrit la mer, le Sauveur ouvrit le séjour des morts ; la manne leur fut donnée, le Seigneur nous donne son corps ; l’eau sortit du rocher, le Sauveur donne les eaux vives ; la terre de Canaan leur fut promise, la terre de la vie nous est promise ; le serpent de bronze fut élevé pour eux, le Christ fut élevé sur la croix pour ceux qui croient en lui. Enfin, Aphraate met en parallèle la Tente de l’alliance et le corps du Christ, qu’il appelle temple de l’Esprit et lieu de la vie promise.
§ 9
Écoute encore, mon bien-aimé, ce qui concerne l’agneau pascal. Le Saint ordonna qu’il soit mangé dans une seule maison, et non dans plusieurs ; Aphraate voit dans cette maison unique l’Église de Dieu. Il interprète les mercenaires et les étrangers exclus du repas comme ceux qui demeurent étrangers à la foi de l’Église. L’agneau ne devait être ni mangé cru ni bouilli dans l’eau, mais rôti au feu ; il relit ce commandement dans un sens liturgique. Les reins ceints deviennent pour lui la foi, les sandales la préparation de l’Évangile, le bâton ou l’arme tenue en main le glaive de l’Esprit qui est la parole de Dieu. « Aucun os ne sera brisé » est appliqué à la crucifixion, lorsque les jambes de Jésus ne furent pas brisées. Quant au serviteur acquis à prix d’argent qui peut manger après la circoncision, Aphraate y voit le pécheur racheté par le sang du Christ, circoncis dans son cœur, puis introduit par le baptême à la participation au corps et au sang du Christ. Manger à la hâte signifie pour lui recevoir avec crainte et tremblement le don de vie.
§ 10
Israël fut baptisé au milieu de la mer dans la nuit de la Pâque, au jour du salut ; notre Sauveur, dans la nuit de la Pâque, lava les pieds de ses disciples, ce qu’Aphraate interprète comme un mystère baptismal. Il distingue le baptême de repentance associé à Jean du baptême qu’il relie à la Passion et à la mort du Christ : « Vous avez été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort et vous êtes ressuscités avec lui par la puissance de Dieu. » Il rappelle le récit des Actes où ceux qui n’avaient reçu que le baptême de Jean reçoivent ensuite le baptême chrétien, et la parole : « Jean a baptisé dans l’eau, mais vous serez baptisés dans l’Esprit Saint. » Puis il développe le lavement des pieds de Jean 13 : Pierre refuse d’abord, Jésus lui dit qu’il n’aura pas de part avec lui s’il ne le lave, puis il donne à ses disciples l’exemple du service mutuel. Après le lavement des pieds, il leur donne son corps et son sang ; Aphraate rapproche cette séquence de l’Exode, où Israël mangea la Pâque avant de traverser la mer.
Note de collation
- Repère doctrinal : Aphraate interprète le lavement des pieds comme mystère baptismal et distingue fortement le baptême de Jean du baptême chrétien lié à la Passion.
§ 11
Je t’ai écrit ces quelques paroles d’exhortation, dit Aphraate, comme une défense polémique contre les Juifs qui, selon son argumentation, célèbrent encore la Pâque sans disposer du Temple et des conditions prescrites par la Loi. Il revient à Jérémie : « On ne dira plus : l’arche de l’alliance du Seigneur ; elle ne montera plus au cœur, on ne s’en souviendra plus et on ne la refera plus. » Il invoque aussi la promesse d’une alliance nouvelle avec la maison d’Israël et la maison de Juda, différente de l’alliance conclue lors de la sortie d’Égypte. Aphraate relie cette promesse à Abraham, établi père d’une multitude de nations, et à la bénédiction promise à tous les peuples dans sa descendance. Cette section appartient explicitement à la controverse chrétienne anti-judaïque de son époque.
Note de collation
- Contexte : cette section appartient à la controverse chrétienne anti-judaïque d’Aphraate au IVe siècle. Les généralisations et lectures de substitution sont conservées comme données historiques de l’auteur, sans adhésion éditoriale contemporaine.
§ 12
Instruis ainsi, et instruis aussi les frères, fils de ton Église, qui s’inquiètent de la date de la Pâque. Aphraate considère que les esprits solides ne doivent pas se laisser troubler par les querelles de calendrier. Il expose néanmoins son calcul : si la date pascale tombe d’une certaine manière dans la semaine, il faut garder l’ensemble de la semaine de la Passion et des pains sans levain ; mais le repère chrétien décisif demeure pour lui le vendredi de la Passion. Selon son calcul du mois, le jour de la crucifixion et le temps passé parmi les morts correspondent au quinzième jour, tandis que la résurrection survient au seizième. Il place le repas pascal avec les disciples au début du quatorzième, le jugement et la crucifixion au cours de ce même jour, le séjour parmi les morts pendant le quinzième, puis la résurrection dans la nuit qui ouvre le premier jour de la semaine. Il conclut qu’il ne faut pas transformer ces calculs en matière de dispute.
Note de collation
- Repère liturgique : le calcul pascal et la hiérarchie des jours exposés ici reflètent la pratique et les controverses calendaires du christianisme syriaque ancien.
§ 13
Pour garder chaque année la fête en son temps, voici plutôt ce qui nous est demandé : jeûner dans la pureté, prier avec foi, louer avec zèle, chanter les psaumes comme il convient, transmettre le signe avec le baptême selon l’ordre reçu, accomplir en leur temps les bénédictions de consécration et les pratiques reçues. Le Seigneur a souffert et il est ressuscité ; désormais il ne meurt plus et la mort n’a plus de pouvoir sur lui. Nous aussi, qui étions morts, il nous a vivifiés avec lui. Si toute notre attention portait seulement sur le quatorzième jour, nous pourrions multiplier sans fin les calculs de dates et de semaines. Ce qui nous convient davantage, dit Aphraate, c’est de consacrer nos jours à ce qui est droit devant Dieu. Reçois donc ce que je t’ai écrit brièvement et ne te laisse pas troubler par les disputes de mots : elles n’apportent aucun profit. Gardons plutôt un cœur pur et observons le commandement ainsi que la fête au temps qui lui convient.