Père syriaque · IVe siècle · 337
Aphraate — Démonstration XI — Sur la circoncision
Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne
Aphraate distingue la marque charnelle de la foi et développe une lecture chrétienne de la circoncision du cœur, jusqu’au parallèle final entre Josué et Jésus.
État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 12/12 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.
Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.
Contexte de lecture. Ce traité comporte une controverse chrétienne explicite contre le judaïsme et plusieurs généralisations polémiques caractéristiques du IVe siècle. Elles sont conservées comme données historiques de l’auteur, contextualisées séparément et ne constituent pas une position éditoriale contemporaine.
Texte intégral — S1
La numérotation suit les 12 sections de l’édition source.
§ 1
Lorsque Dieu bénit Abraham et l’établit comme tête de tous ceux qui croient, des justes et des hommes droits, il ne le fit pas père d’un seul peuple, mais d’une multitude de nations, en lui disant : « Ton nom ne sera plus Abram, mais Abraham, car je t’ai établi père d’une multitude de nations. » Écoute donc, mon bien-aimé, le point de départ de cette discussion. Aphraate polémique ici avec ceux qui se glorifient d’être descendance d’Abraham tout en oubliant les reproches que les prophètes adressent à Israël lorsqu’il se détourne de Dieu. Il rassemble les images prophétiques de Sodome, Gomorrhe, de la vigne dégénérée et du peuple rebelle pour soutenir que la filiation d’Abraham se reconnaît par la justice et non par la seule appartenance charnelle.
Note de collation
- Contexte : Aphraate ouvre ici une controverse chrétienne du IVe siècle avec le judaïsme. Les qualifications polémiques appartiennent à son argumentation historique et ne sont pas adoptées comme position éditoriale contemporaine.
§ 2
Il est clair pour qui réfléchit que la circoncision sans la foi ne procure aucun avantage. La foi précède la circoncision : la circoncision fut donnée ensuite comme signe de l’alliance à Abraham. Tant que l’alliance était observée avec fidélité, ce signe avait sa place ; mais lorsqu’il ne s’accompagnait plus de l’obéissance à Dieu, le signe charnel ne suffisait plus. Jéroboam et les rois d’Israël étaient circoncis, et pourtant leurs œuvres furent condamnées. Manassé lui-même ne fut pas sauvé de ses égarements par la marque de la chair. Ainsi, le signe extérieur ne remplace pas la fidélité.
§ 3
Dieu donna à chaque génération les commandements qui convenaient à son temps. Adam reçut le commandement concernant l’arbre ; Hénoch fut agréable à Dieu par sa foi ; Noé fut sauvé parce qu’il conserva justice et innocence, et l’arc fut établi comme signe d’alliance. Aucun de ces justes ne reçut la circoncision. Abraham lui-même fut appelé, élu et déclaré juste avant d’être circoncis : l’Écriture ne dit pas que sa circoncision lui fut comptée comme justice, mais que sa foi lui fut comptée comme justice. Abel, Hénoch, Noé, Sem et Japhet furent agréés sans circoncision, chacun en observant ce qui lui avait été confié. Melchisédek, prêtre du Dieu Très-Haut, bénit Abraham alors même qu’il était incirconcis.
§ 4
Écoute maintenant, mon bien-aimé, pourquoi la circoncision fut donnée. Lorsque Abraham crut, quitta Ur des Chaldéens puis séjourna à Harrân et en Canaan, Dieu ne lui ordonna pas immédiatement de se circoncire. Ce n’est qu’à quatre-vingt-dix-neuf ans, lorsque la naissance d’Isaac lui fut annoncée, que la circoncision lui fut donnée comme signe de l’alliance. Abraham circoncit Ismaël, les hommes de sa maison et ceux qu’il avait acquis ; Isaac, né ensuite, fut circoncis au huitième jour. Le signe fut ainsi conservé dans la descendance d’Abraham. Lot et ses descendants adoptèrent eux aussi la pratique. Aphraate présente donc la circoncision comme une marque distinctive donnée à une descendance appelée à vivre au milieu des nations.
§ 5
Si la vie venait de la circoncision elle-même, alors les fils d’Ismaël, les fils de Qetoura, les descendants de Lot et les fils d’Ésaü auraient tous reçu la vie simplement parce qu’ils étaient circoncis, alors même qu’ils rendaient un culte aux idoles. Jérémie montre au contraire que des peuples circoncis peuvent être soumis au même jugement que Juda, parce qu’ils demeurent « incirconcis de cœur ». Ainsi la circoncision de la chair ne profite pas à celui dont le cœur demeure fermé. C’est pourquoi le prophète dit : « Circoncisez le prépuce de votre cœur et n’endurcissez plus votre nuque. »
§ 6
Comprends encore, mon bien-aimé, que la circoncision fonctionnait comme signe de distinction. Lorsque les fils d’Israël sortirent d’Égypte et marchèrent quarante ans au désert, ils ne pratiquèrent pas la circoncision : ils formaient un seul peuple séparé des autres nations et n’avaient donc pas besoin de cette marque pour se reconnaître. Mais lorsque vint le temps d’entrer dans le pays et de vivre au milieu d’autres peuples, Josué reçut l’ordre de les circoncire « une seconde fois ». Aphraate interprète cette seconde circoncision comme une double réalité : le cœur d’abord, puis la chair comme signe visible. Le signe permettait aussi, selon son argumentation, d’identifier l’appartenance au peuple soumis à la Loi.
Note de collation
- S1 : la « seconde circoncision » de Josué est explicitement distinguée par Aphraate de la circoncision du cœur ; la traduction conserve cette progression argumentative.
§ 7
Considère maintenant, mon bien-aimé, que les hommes circoncis sortis d’Égypte moururent au désert à cause de leurs péchés et de leur incrédulité. Josué et Caleb vécurent plus longtemps qu’eux et entrèrent dans le pays promis. En revanche, ceux qui étaient nés dans le désert, bien qu’incirconcis dans leur chair pendant le voyage, vécurent, crurent et entrèrent dans le pays. La foi et l’obéissance sont donc, dans l’argument d’Aphraate, plus décisives que le signe corporel.
§ 8
Pourquoi Jérémie compte-t-il aussi les Égyptiens parmi ceux qui sont circoncis dans la chair mais non dans le cœur ? Aphraate rappelle que la circoncision était pratiquée également en Égypte et chez plusieurs peuples liés à Abraham. Il discute même une ancienne explication selon laquelle la fille de Pharaon aurait reconnu Moïse comme Hébreu à sa circoncision, et il la rejette : si la circoncision avait distingué immédiatement les Hébreux des Égyptiens, Moïse n’aurait pu être élevé à la cour de Pharaon. Selon lui, la fille de Pharaon comprit plutôt l’origine hébraïque de l’enfant parce qu’il avait été caché et exposé sur le fleuve en raison de l’édit visant les nouveau-nés hébreux.
Note de collation
- S1 : l’argument sur la circoncision égyptienne est présenté comme une construction exégétique d’Aphraate, non comme une conclusion historique moderne.
§ 9
Je veux encore te montrer, mon bien-aimé, que les fils de Qetoura habitaient près des fils d’Ismaël. Les Madianites, descendants de Qetoura, s’unirent aux fils de l’Orient contre Israël au temps de Gédéon. Ismaël et ses fils habitaient le désert ; Édom, Ammon, Moab et les descendants de Qetoura occupaient les régions voisines. Aphraate rassemble ici les traditions de la Genèse, du Deutéronome et des prophètes pour retracer les frontières attribuées aux descendants d’Abraham et de Lot, et pour montrer que plusieurs de ces peuples pratiquaient eux aussi la circoncision.
§ 10
Tout cela, je te l’ai exposé afin que tu comprennes qu’Ismaël habita aux frontières de ses frères et que les fils de Qetoura furent envoyés vers l’Orient avec des présents. Si la vie venait de la circoncision, les fils d’Ismaël, de Qetoura, de Lot, d’Ésaü et même les Égyptiens pourraient se glorifier du même signe. Mais beaucoup d’entre eux servaient d’autres dieux. La circoncision sans la foi ne procure donc aucun avantage ; celui qui est circoncis dans le cœur et croit reçoit la vie et devient, selon l’argument d’Aphraate, fils d’Abraham, de sorte que s’accomplit la promesse : « Je t’ai établi père d’une multitude de nations. »
§ 11
La Loi et les alliances ont changé au cours des générations. Dieu donna un commandement à Adam, un autre signe à Noé, une alliance à Abraham, puis la Loi à Moïse. Lorsque l’alliance mosaïque ne fut pas gardée, Aphraate comprend la promesse prophétique d’une alliance nouvelle comme l’établissement d’une alliance destinée à demeurer. La circoncision qu’il retient alors est celle dont parle Jérémie : la circoncision du cœur. Il relit ainsi les différents signes — arbre, arc, circoncision, Pâque — comme des dispositions adaptées à leur temps, tandis que la nouvelle alliance est pour lui l’accomplissement final annoncé par les prophètes.
Note de collation
- Repère doctrinal : Aphraate lit la succession des alliances comme un mouvement vers une alliance nouvelle définitive ; cette lecture appartient à sa théologie chrétienne du IVe siècle.
§ 12
Josué fils de Noun circoncit une seconde fois le peuple avec un couteau de pierre après le passage du Jourdain. Jésus notre Sauveur, dit Aphraate, accomplit une seconde circoncision dans le cœur des nations qui croient en lui : elles sont lavées dans le baptême et circoncises par la parole, plus pénétrante qu’une épée à deux tranchants. Josué conduisit le peuple dans la terre promise ; Jésus promet la terre de la vie à ceux qui traversent le véritable Jourdain. Josué dressa des pierres comme témoignage ; Jésus établit Simon comme Pierre et témoin. Josué célébra la Pâque dans le pays ; Jésus célébra la Pâque avec ses disciples et donna le mystère dans le pain de vie. Josué condamna Acan ; Jésus condamna Judas. Josué combattit les peuples du pays ; Jésus vainquit Satan et son armée. Ainsi sont déclarés heureux ceux qui sont circoncis dans leur cœur et renaissent des eaux : ils héritent avec Abraham, père des croyants, dont la foi fut comptée comme justice.
Note de collation
- S1 : le parallèle typologique entre Josué et Jésus est conservé comme structure principale de la section finale.