Père syriaque · IVe siècle · 337

Aphraate — Démonstration X — Sur les pasteurs

Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne

Aphraate relit les grandes figures bibliques de bergers pour définir la responsabilité du pasteur : veiller, nourrir, protéger, rendre compte du troupeau et transmettre gratuitement ce qui a été reçu.

État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 9/9 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.

Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.

Contexte de lecture. Les catégories de pasteurs, prêtres, lévites, jeunes gens et vierges reflètent l’organisation ecclésiale et ascétique du christianisme syriaque au IVe siècle. Elles sont conservées dans leur contexte historique.

Source et contrôle

Texte intégral — S1

La numérotation suit les 9 sections de l’édition source.

§ 1

Les pasteurs ont été établis comme guides du troupeau, afin de lui fournir la nourriture de la vie. Celui qui veille et travaille pour son troupeau, qui prend soin des brebis, devient disciple de notre bon Pasteur, lui qui a livré sa vie pour son troupeau. Mais celui qui ne conduit pas bien le troupeau ressemble au mercenaire, à qui les brebis n’appartiennent pas. Vous donc, pasteurs, devenez semblables aux anciens pasteurs justes. Lorsque Jacob gardait le troupeau de Laban, il le conserva, travailla, veilla et reçut son salaire. Jacob dit à Laban : « Voici vingt ans que je suis avec toi. Tes brebis et tes chèvres n’ont pas avorté ; je n’ai pas mangé les béliers de ton troupeau. Je ne t’ai pas rapporté la bête déchirée : tu m’en demandais compte. Le jour, la chaleur me dévorait ; la nuit, le froid ; et le sommeil fuyait mes yeux. » Voyez, pasteurs, avec quel soin ce berger veillait sur son troupeau. Il passait les nuits à monter la garde et travaillait le jour pour le nourrir. Jacob fut berger ; Joseph et ses frères furent eux aussi bergers. Moïse fut berger, David fut berger, Amos fut berger. Tous furent pasteurs et conducteurs, et ils conduisirent bien leur troupeau.

§ 2

Pourquoi, mon bien-aimé, ces hommes gardèrent-ils d’abord un troupeau avant d’être choisis pour conduire des hommes ? Afin qu’ils apprennent comment un pasteur doit prendre soin des brebis, veiller et travailler pour son troupeau. Formés par ce métier, ils furent ensuite choisis pour gouverner. Jacob conduisit avec labeur et vigilance les troupeaux de Laban ; puis il conduisit et gouverna ses fils et leur transmit la règle du pasteur. Joseph avait lui aussi gardé le troupeau avec ses frères ; en Égypte il devint l’intendant d’un peuple immense et le gouverna comme un bon pasteur son troupeau. Moïse gardait les brebis de Jéthro, son beau-père ; il fut pris du troupeau pour conduire le peuple. Portant son bâton sur l’épaule, il marcha devant le peuple qu’il guidait et le nourrit quarante ans, veillant et travaillant pour son troupeau comme un pasteur attentif et excellent. Lorsque le Seigneur voulut les détruire à cause du veau qu’ils avaient adoré, Moïse pria : « Pardonne leur péché ; sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit. » Voilà un pasteur courageux qui offre sa vie pour ses brebis, un conducteur remarquable qui se donne pour elles, un père plein de compassion pour ses enfants. Moïse, grand et sage pasteur, forma ensuite Josué fils de Noun, homme rempli de l’Esprit. Josué conduisit le troupeau, toutes les brebis d’Israël ; il vainquit les rois, soumit le pays, le leur donna comme pâturage et partagea les enclos du troupeau. David, lui aussi, fut pris des brebis de son père afin de conduire le peuple ; il les fit paître avec l’intégrité de son cœur et les guida par l’intelligence de ses mains. Quand David fit dénombrer son troupeau, la colère s’éleva et le peuple commença à être frappé. Alors David offrit sa propre vie pour le troupeau : « Seigneur Dieu, c’est moi qui ai péché en dénombrant Israël. Que ta main soit contre moi et contre la maison de mon père ; mais ces brebis, qu’ont-elles fait ? » Ainsi les pasteurs fidèles donnent leur vie pour leur troupeau.

§ 3

Mais les pasteurs qui ne prennent pas soin des brebis sont des mercenaires : ils se paissent eux-mêmes. Le prophète leur dit : « Malheur aux pasteurs qui perdent et dispersent les brebis de mon pâturage ! Écoutez la parole du Seigneur. Voici, je visiterai mon troupeau comme le pasteur visite son troupeau au jour de la tempête, et je réclamerai mes brebis de vos mains. Pasteurs insensés ! Vous vous revêtez de la laine des brebis et mangez la chair des grasses, mais vous ne faites pas paître le troupeau. Vous n’avez pas guéri la malade, bandé la blessée, fortifié la faible, ramené celle qui s’égarait ou cherchée celle qui était perdue ; vous avez gouverné avec dureté. Vous avez mangé le bon pâturage et foulé le reste aux pieds ; vous avez bu l’eau claire et troublé de vos pieds celle qui restait. Et mes brebis ont dû manger ce que vos pieds avaient foulé et boire l’eau que vos pieds avaient troublée. » Voilà les pasteurs avides, faibles et mercenaires : ils n’ont ni nourri les brebis ni bien gouverné, et ne les ont pas délivrées des loups. Lorsque viendra le grand Pasteur, le Prince des pasteurs, il appellera ses brebis, reconnaîtra son troupeau et fera venir les pasteurs pour leur demander compte de leurs œuvres. Ceux qui auront bien gouverné seront réjouis par le Prince des pasteurs et deviendront héritiers de la vie et du repos. Quant au pasteur insensé, dont la main et l’œil ont manqué au troupeau, il recevra le jugement annoncé par le prophète. Mais à ses brebis Dieu dit : « Vous êtes mes brebis, les brebis de mon pâturage ; vous êtes des hommes, et moi je suis votre Seigneur Dieu. Voici, je vous conduirai vers de bons et gras pâturages. »

Note de collation
  • S1 : la chaîne d’images pastorales est contrôlée sur Ézéchiel 34 et Zacharie 11 ; la traduction conserve la distinction entre pasteurs mercenaires et pasteur fidèle.

§ 4

Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Il dit encore : « J’ai d’autres brebis ; il faut que je les amène aussi, et il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. C’est pour cela que le Père m’aime : parce que je donne ma vie pour les brebis. » Et encore : « Je suis la porte des brebis. Celui qui entre par moi vivra ; il entrera et sortira et trouvera un pâturage. » Ô pasteurs, devenez semblables à ce Pasteur illustre, Prince de tout le troupeau, qui a pris tant de soin des siens. Il a ramené les éloignées, rassemblé les errantes, visité les malades, fortifié les faibles, guéri les blessées et gardé les fortes ; il a donné sa vie pour les brebis. Puis il a choisi des responsables éprouvés et leur a confié ses brebis, les établissant sur tout le troupeau. Il dit à Simon Pierre : « Fais paître mes brebis, mes agneaux et mes jeunes brebis. » Simon fit paître le troupeau jusqu’à ce qu’il ait accompli son temps et vous le remette avant de partir. Faites donc paître vous aussi le troupeau et conduisez-le droitement. Le pasteur qui prend soin des brebis ne poursuit pas une autre occupation : il ne plante pas une vigne, ne cultive pas des jardins et ne se mêle pas des affaires de ce monde au point d’abandonner son troupeau. On ne voit pas un berger laisser ses brebis au champ pour devenir marchand, ni abandonner un troupeau qui erre pour devenir laboureur ; s’il faisait cela, il livrerait ses brebis aux loups.

§ 5

Souviens-toi, mon bien-aimé, de ce que je t’ai écrit concernant nos anciens pères : ils apprirent d’abord la charge de berger, afin d’acquérir l’expérience du soin et de la vigilance ; puis ils furent choisis pour gouverner, sachant comment un pasteur doit prendre soin des brebis. Joseph fut choisi du troupeau pour gouverner les Égyptiens au temps de la détresse ; Moïse fut choisi du troupeau pour conduire et nourrir le peuple ; David fut pris du troupeau pour devenir roi d’Israël ; Amos fut enlevé à ses troupeaux par le Seigneur et établi prophète sur son peuple ; Élisée fut choisi derrière la charrue afin de devenir prophète en Israël. Moïse ne retourna pas à ses brebis et n’abandonna pas le troupeau qui lui avait été confié. David ne revint pas davantage aux brebis de son père, mais il fit paître le peuple dans l’intégrité de son cœur. Amos ne retourna pas au troupeau ni à son ancien travail, mais accomplit sa mission prophétique. Élisée ne retourna pas à sa charrue : il servit Élie et prit sa place. Mais le serviteur d’Élisée, parce qu’il aimait les champs, le commerce, les vignes, les oliviers et les possessions, ne devint pas son disciple véritable ; le troupeau ne lui fut donc pas confié.

§ 6

Je vous en prie, pasteurs : n’établissez pas sur le troupeau des chefs sans discernement, insensés, avides ou amis de l’argent. Celui qui fait paître les brebis peut vivre de leur lait ; celui qui conduit la charrue peut jouir du fruit de son travail ; il convient aux prêtres d’avoir part au sacrifice et aux lévites de recevoir les dîmes. Mais celui qui veut vivre du lait doit consacrer son cœur au troupeau ; celui qui veut tirer profit du labour doit s’appliquer au labour ; les prêtres qui participent au sacrifice doivent servir dignement au sacrifice ; et les lévites qui reçoivent les dîmes ne doivent pas chercher une part comme les autres en Israël. Ô pasteurs, disciples de notre grand Pasteur, ne devenez pas semblables aux mercenaires, car le mercenaire ne se soucie pas des brebis. Soyez semblables à notre doux Pasteur, qui n’a pas préféré sa propre vie au troupeau. Formez les jeunes gens, accompagnez les vierges, aimez les agneaux et qu’ils grandissent sur votre sein, afin que lorsque vous paraîtrez devant le Prince des pasteurs, vous lui présentiez tout votre troupeau intact et qu’il vous accorde ce qu’il a promis : « Là où je suis, vous serez vous aussi. » Ces quelques paroles suffisent aux bons pasteurs et aux bons conducteurs.

Note de collation
  • Repère historique : les mentions des jeunes gens, des vierges et des agneaux reflètent l’organisation ascétique et ecclésiale d’Aphraate au IVe siècle.

§ 7

Plus haut, mon bien-aimé, je t’ai exposé les dispositions convenant à tout le troupeau ; dans ce discours, je t’ai écrit au sujet des pasteurs et des conducteurs du troupeau. Je t’ai remis ces enseignements selon ce que tu m’avais demandé dans ta lettre bien-aimée.

§ 8

Le Seigneur de la maison m’a établi auprès du trésor royal et m’y a montré d’immenses richesses. Lorsque je les ai vues, mon esprit a été saisi par la grandeur de ce trésor ; mes yeux en furent comme éblouis, mon intelligence emportée, mes pensées attirées de multiples manières. Celui qui y puise s’enrichit et enrichit aussi les autres ; il trouve une réponse ouverte à tout ce qu’on lui demande. Même si beaucoup y puisent, le trésor ne diminue pas ; et s’ils donnent tout ce qu’ils ont reçu, ce qu’ils possèdent augmente encore. Ce qu’ils ont reçu gratuitement, ils doivent le donner gratuitement, comme ils l’ont eux-mêmes reçu, et non le vendre, car rien ne peut lui être comparé. Le trésor ne s’épuise jamais et ceux qui y puisent ne sont jamais rassasiés : ceux qui boivent ont encore soif, ceux qui mangent ont encore faim. Celui qui n’a pas soif ne peut boire, et celui qui n’a pas faim ne peut manger. Beaucoup sont rassasiés par cette faim et, de cette soif, des sources jaillissent. Celui qui s’approche du service de Dieu ressemble à un homme assoiffé s’approchant d’une source : il boit et apaise sa soif, mais la source ne diminue pas. Une terre desséchée reçoit de l’eau de la source sans diminuer celle-ci ; après avoir bu, la terre a encore besoin d’être irriguée, tandis que la source ne s’appauvrit pas. Ainsi en est-il de la connaissance de Dieu. Même si tous les hommes y puisent, elle ne subit aucune diminution, et les fils de la chair ne peuvent jamais l’épuiser. Celui qui y prend ne peut tout absorber ; lorsqu’il donne aux autres, rien ne lui manque. Si tu allumes une lampe à un grand feu puis, avec elle, beaucoup d’autres lampes, le feu d’origine ne diminue pas et la lampe qui transmet sa flamme ne s’éteint pas. Un homme ne peut emporter tout le trésor d’un roi ; l’assoiffé ne peut tarir la source en y puisant ; celui qui se tient sur une haute montagne ne peut embrasser d’un même regard tout ce qui est proche et lointain ; celui qui compte les étoiles du ciel ne peut atteindre les puissances célestes. De même, celui qui s’approche du service de Dieu ne peut emporter tout le trésor ; et même après y avoir beaucoup puisé, il ne paraît pas diminué. Même s’il donne tout ce qu’il a reçu, il n’est ni consumé ni épuisé. Souviens-toi, mon bien-aimé, de ce que je t’ai écrit dans le premier discours sur la foi : celui qui a reçu gratuitement doit donner gratuitement, selon la parole du Seigneur : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » Car si quelqu’un veut retenir ce qu’il a reçu, même ce qu’il possède lui sera retiré. Tout ce que j’ai pu puiser maintenant dans ce trésor inépuisable, je te l’ai envoyé ; bien que je te l’aie transmis, tout demeure encore auprès de moi. Le trésor ne diminue jamais, car il est la sagesse de Dieu ; et notre Seigneur Jésus Christ en est le dispensateur, lui qui dit : « Tout m’a été remis par mon Père. » Puisqu’il dispense la sagesse, il est lui-même la Sagesse, comme le dit l’Apôtre : « Le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » Cette sagesse est distribuée à beaucoup sans jamais diminuer, de même que l’Esprit du Christ fut donné aux prophètes sans que le Christ en soit amoindri.

Note de collation
  • S1 : l’image du trésor inépuisable est conservée comme métaphore de la sagesse de Dieu ; le parallèle feu/lampe/source suit étroitement la progression du texte source.

§ 9

Je t’ai écrit dix traités, mon bien-aimé. Ce que tu m’as demandé, je te l’ai exposé gratuitement ; et je t’ai aussi transmis des choses que tu ne m’avais pas demandées. Je me suis informé de ton nom et je t’ai écrit ; j’ai placé devant moi ta question et j’y ai répondu selon ce que j’ai pu te démontrer. Médite continuellement ce que je t’ai écrit et applique-toi à lire les Écritures qui sont proclamées dans l’Église de Dieu. Ces dix petits traités que je t’ai envoyés s’enchaînent les uns aux autres : l’un continue l’autre et chacun s’appuie sur le précédent. Ne les sépare donc pas. Je te les ai écrits lettre après lettre. Lis-les et apprends avec les frères, les fils de l’Alliance, qui ont rejeté loin d’eux la dérision comme je te l’ai écrit plus haut. Souviens-toi aussi que je t’ai dit ne pas avoir mené ces paroles jusqu’à leur fin, mais les avoir laissées ouvertes. Elles seules ne suffisent pas : après les avoir reçues de moi sans querelle, interroge aussi nos frères disposés à écouter. Lorsque tu entendras ce qui édifie, reçois-le ; mais ce qui sert à construire d’autres doctrines, réfute-le et détruis-le entièrement, car la querelle ne bâtit rien. Pour ma part, mon bien-aimé, comme un tailleur de pierre j’ai apporté des pierres pour l’édifice ; des architectes sages les tailleront et les placeront dans la construction. Tous les ouvriers qui travailleront à cet édifice recevront leur salaire du maître de la maison.

Repères éditoriaux

Cette publication correspond au premier niveau publiable S1. La traduction est complète et collationnée à la source ; l’appareil critique et la différenciation stylistique des sept restitutions seront enrichis aux étapes suivantes.

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