Père syriaque · IVe siècle · 337

Aphraate — Démonstration VIII — Sur la résurrection des morts

Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne

Aphraate défend avec vigueur la résurrection du même corps déposé dans la terre : le corps ne sera pas remplacé par un autre, mais relevé puis transformé. Le traité expose aussi sa conception propre de l’attente entre la mort et le jugement final.

État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 25/25 sections · 0 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.

Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.

Contexte de lecture. Les citations scripturaires sont conservées selon la forme qu’Aphraate transmet, notamment 1 Co 15,51 (« Tous dormiront, mais tous ne seront pas transformés »). Son enseignement sur l’état intermédiaire, l’Esprit et la rétribution finale appartient à sa théologie du IVe siècle et n’est pas présenté comme le consensus de toutes les traditions chrétiennes.

Source et contrôle

Texte intégral — S1

La numérotation suit les 25 sections de l’édition source.

§ 1

Des disputes reviennent sans cesse sur cette question : comment les morts ressusciteront-ils, et avec quel corps viendront-ils ? Ce corps se défait et se corrompt ; les os eux-mêmes, lorsque le temps se prolonge, se réduisent en poussière au point de n’être plus reconnaissables. Entre dans un tombeau où cent morts ont été ensevelis : tu n’y trouveras peut-être même pas de quoi remplir ta main de poussière. Ceux qui raisonnent ainsi disent : « Nous savons que les morts ressusciteront, mais ils revêtiront un corps céleste et des formes spirituelles. Sans cela, ces cent morts ensevelis dans un même tombeau, dont il ne reste plus rien après un long temps, lorsqu’ils revivront et revêtiront un corps pour se relever, d’où viendra ce corps, puisqu’il ne reste plus rien dans le tombeau ? Il faut donc qu’ils revêtent un corps céleste. »

§ 2

Celui qui pense ainsi est insensé et privé de connaissance. Lorsque les morts furent déposés au tombeau, ils étaient quelque chose ; après y être demeurés longtemps, ils sont devenus comme rien. Mais lorsque viendra le temps de la résurrection des morts, ce qui est devenu comme rien redeviendra quelque chose selon sa première nature, et une transformation sera ajoutée à sa nature. Ô homme insensé qui raisonnes ainsi, écoute ce que dit le bienheureux Apôtre lorsqu’il instruit un insensé semblable à toi : « Insensé ! Ce que tu sèmes ne reprend vie s’il ne meurt d’abord. Et ce que tu sèmes n’est pas la forme qui doit pousser, mais un simple grain de blé, d’orge ou de quelque autre semence ; à chaque semence est donné son propre corps, et Dieu revêt ta semence de son corps comme il le veut. »

§ 3

Comprends donc, insensé, que chaque semence revêt son propre corps. Jamais tu ne sèmes du blé pour récolter de l’orge ; jamais tu ne plantes une vigne qui produise des figues. Toute chose se développe selon sa nature. De même, le corps qui tombe dans la terre, c’est lui-même qui se relèvera. Quant à sa corruption et à sa dissolution, apprends-le encore de l’image de la semence : lorsqu’elle tombe en terre, elle pourrit et se défait ; c’est précisément de cette corruption qu’elle germe, croît et porte du fruit. Une terre labourée où aucune semence n’a été déposée ne produit pas de fruit, même si elle boit toute la pluie. De même, d’un tombeau où aucun mort n’a été enseveli, aucun homme ne sortira à la résurrection, quand bien même toute la clameur des trompettes y retentirait. Et si, comme certains le disent, les esprits des justes montent au ciel et y revêtent déjà un corps céleste, ils demeurent donc au ciel. Or celui qui ressuscite les morts demeure lui aussi au ciel. Lorsque notre Vivificateur viendra, qui relèvera-t-il donc de la terre ? Pourquoi nous est-il écrit : « L’heure vient, et elle est déjà là, où les morts entendront la voix du Fils de l’homme, vivront et sortiront de leurs tombeaux » ? Ce n’est pas un corps céleste qui viendra entrer dans le tombeau pour en ressortir ensuite.

Note de collation
  • S1 : Aphraate rejette ici explicitement l’idée que les justes recevraient à la résurrection un corps céleste entièrement différent : le même corps déposé dans la terre doit sortir du tombeau.

§ 4

Les insensés demandent encore : « Pourquoi l’Apôtre dit-il : autre est le corps céleste et autre le corps terrestre ? » Celui qui entend cette parole doit aussi entendre l’autre : « Il y a un corps psychique et il y a un corps spirituel. » Il dit encore, dans la forme du texte reçue par Aphraate : « Tous dormiront, mais tous ne seront pas transformés. » Et encore : « Ce mortel doit revêtir l’immortalité et ce corruptible l’incorruptibilité. » Il dit aussi : « Nous devons tous comparaître devant le tribunal du Christ afin que chacun reçoive dans son corps ce qu’il a accompli auparavant, soit en bien, soit en mal. » Et encore : « Que feront ceux qui sont baptisés pour les morts ? Si les morts ne ressuscitent pas, pourquoi sont-ils baptisés pour eux ? » Il dit enfin : « S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité ; et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi et notre prédication sont vaines, et nous sommes trouvés faux témoins de Dieu. » Si donc les morts ne ressuscitent pas, il n’y a pas non plus de jugement ; et s’il n’y a pas de jugement, « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». « Ne vous égarez pas : les mauvaises conversations corrompent les bonnes pensées. » Quant à la parole « autre est le corps céleste et autre le corps terrestre », comprends-la ainsi : lorsque le corps des justes se relèvera et sera transformé, il sera appelé céleste ; celui qui ne sera pas transformé sera appelé terrestre selon sa nature.

Note de collation
  • S1 : 1 Co 15,51 est conservé selon la forme textuelle citée par Aphraate et confirmée par Parisot : « Tous dormiront, mais tous ne seront pas transformés » (lat. Omnes dormiemus, sed non omnes immutabimur).
  • Repère doctrinal : pour Aphraate, « céleste » et « terrestre » désignent le même corps selon qu’il est transformé ou non à la résurrection.

§ 5

Écoute encore, mon bien-aimé, une parole semblable de l’Apôtre : « L’homme spirituel juge de tout et lui-même n’est jugé par personne. » Il dit encore : « Ceux qui sont de l’Esprit pensent aux choses de l’Esprit ; ceux qui sont de la chair pensent aux choses de la chair. » Et encore : « Lorsque nous étions dans la chair, les passions des péchés agissaient dans nos membres afin que nous portions du fruit pour la mort. » Il dit aussi : « Si l’Esprit du Christ est en vous, vous êtes spirituels. » Toutes ces paroles furent dites par l’Apôtre alors qu’il était encore revêtu de chair et accomplissait les œuvres de l’Esprit. De même, à la résurrection des morts, les justes seront transformés : leur forme terrestre sera absorbée par la céleste et leur corps sera appelé céleste. Celui qui ne sera pas transformé sera appelé terrestre.

§ 6

Au sujet de la résurrection des morts, mon bien-aimé, je vais te convaincre autant que je le puis. Au commencement, Dieu créa Adam : il le façonna de la poussière et le fit tenir debout. Si, lorsqu’Adam n’existait pas, Dieu l’a fait à partir de rien, combien lui est-il plus facile maintenant de le relever, puisqu’il est comme une semence déjà semée dans la terre ! Si Dieu ne faisait que des choses faciles à nos yeux, ses œuvres ne nous paraîtraient pas merveilleuses. Pourtant, même parmi les hommes, des artisans réalisent des choses étonnantes ; ceux qui ne possèdent pas leur art les regardent avec émerveillement, incapables de comprendre comment elles ont été faites. Combien davantage les œuvres de Dieu doivent-elles susciter l’émerveillement ! Pour Dieu, ressusciter les morts n’est pas une grande difficulté. Avant qu’aucune semence ait été déposée dans la terre, la terre enfanta ce qu’elle n’avait pas reçu ; sans avoir conçu, elle enfanta dans sa virginité. Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce qu’elle rende maintenant ce qui est tombé en elle et qu’elle enfante ce qu’elle a conçu ? Ses douleurs sont déjà proches, comme le dit Isaïe : « Qui a jamais vu pareille chose ? Qui a entendu quelque chose de semblable ? Une terre enfante-t-elle en un seul jour, un peuple naît-il en une seule heure ? » Adam poussa sans avoir été semé et naquit sans avoir été conçu. Aujourd’hui ses enfants sont semés ; ils attendent la pluie et germeront. La terre est enceinte d’une multitude, et le temps de son enfantement approche.

§ 7

Tous nos pères couraient dans l’espérance de la résurrection et du relèvement des morts. Le bienheureux Apôtre dit : « S’ils avaient désiré la ville d’où Abraham était sorti, ils auraient eu le temps d’y retourner ; mais ils montrent qu’ils en désirent une meilleure, celle qui est dans les cieux. » Ils attendaient d’être délivrés afin d’y parvenir rapidement. Comprends par ce que je t’écris qu’ils espéraient la résurrection. Notre père Jacob, au moment de mourir, fit jurer Joseph son fils et lui dit : « Ensevelis-moi dans le tombeau de mes pères, auprès d’Abraham et de Sara, d’Isaac et de Rébecca. » Pourquoi Jacob ne voulut-il pas être enterré en Égypte mais auprès de ses pères ? Parce qu’il attendait la résurrection des morts : lorsque retentira le cri et la voix de la trompette, il voulait se relever près de ses pères et ne pas être mêlé, à l’heure de la résurrection, aux méchants qui retournent au séjour des morts et au châtiment.

§ 8

Joseph fit de même jurer ses frères : « Lorsque Dieu se souviendra de vous, faites monter d’ici mes os avec vous. » Ses frères gardèrent son serment pendant cent vingt-cinq ans. Lorsque les armées du Seigneur sortirent d’Égypte, Moïse emporta les os de Joseph ; il estima les os de cet homme juste plus précieux que l’or et l’argent que les fils d’Israël avaient pris aux Égyptiens. Les os de Joseph demeurèrent quarante ans dans le désert. À la mort de Moïse, ils furent confiés à Josué fils de Noun, qui les estima plus précieux que tout le butin du pays qu’il avait conquis. Pourquoi Moïse les confia-t-il à Josué ? Parce que Josué appartenait à la tribu d’Éphraïm, fils de Joseph. Il les enterra dans la terre promise afin que cette terre possède comme un trésor les os de Joseph. Lorsque Jacob mourait, il bénit aussi ses tribus et leur annonça ce qui devait leur arriver à la fin des jours. À Ruben il dit : « Ruben, tu es mon premier-né, ma force et le commencement de ma vigueur ; tu t’es répandu comme l’eau et tu ne subsisteras pas, parce que tu es monté sur la couche de ton père. » De la mort de Jacob à celle de Moïse s’écoulèrent, selon le calcul d’Aphraate, deux cent trente-trois ans. Alors Moïse voulut, par son ministère sacerdotal, intercéder pour Ruben au sujet de la faute commise avec Bilha, afin que lorsque ses frères se relèveraient il ne soit pas retranché de leur nombre. C’est pourquoi il commença sa bénédiction en disant : « Que Ruben vive et ne meure pas, et qu’il demeure dans le nombre. »

Note de collation
  • S1 : les nombres transmis sont conservés comme tels : cent vingt-cinq ans pour le serment concernant les os de Joseph et deux cent trente-trois ans entre la mort de Jacob et celle de Moïse selon le calcul d’Aphraate.

§ 9

Lorsque vint pour Moïse le temps de se coucher avec ses pères, il éprouva un grand désir et supplia son Seigneur de lui permettre de passer dans la terre promise. Pourquoi cet homme juste avait-il tant de peine à ne pas y entrer ? Parce qu’il désirait aller y être enseveli avec ses pères et ne pas être enterré dans la terre de ses ennemis, au pays de Moab. Les Moabites avaient loué Balaam fils de Béor pour maudire Israël ; Moïse craignait donc qu’ils ne se vengent de lui, n’ouvrent sa tombe et ne dispersent les os de l’homme juste. Son Seigneur lui fit grâce : il le fit monter sur le mont Nébo et lui montra tout le pays en le faisant passer devant ses yeux. Moïse contempla le mont des Jébuséens, lieu où la Shekinah devait demeurer ; il regarda vers Hébron, où étaient ensevelis Abraham, Isaac et Jacob, et il pleura parce qu’il ne serait pas couché auprès d’eux, ses os mêlés aux leurs, afin de se relever avec eux. Son Seigneur le consola : « Moi-même je t’ensevelirai et je te cacherai ; personne ne connaîtra ton tombeau. » Moïse mourut à la parole du Seigneur et fut enseveli dans la vallée du pays de Moab, en face de Beth-Péor, là où Israël avait péché. Personne ne connaît son tombeau jusqu’à ce jour. Son Seigneur fit pour lui deux belles choses en cachant sa tombe : d’abord, ses ennemis ne pourraient pas trouver ses os et les profaner ; ensuite, les fils de son peuple ne pourraient pas transformer son tombeau en lieu de culte. Moïse était en effet tenu à leurs yeux presque comme un dieu. Lorsqu’il s’était absenté sur la montagne, ils avaient dit : « Ce Moïse qui nous a fait monter d’Égypte, nous ne savons pas ce qu’il est devenu » ; ils s’étaient fabriqué un veau et l’avaient adoré, oubliant le Dieu qui les avait fait sortir d’Égypte par la main de Moïse. Dieu cacha donc le tombeau de Moïse pour que le peuple ne s’égare pas encore, ne fasse une image à son sujet, ne lui offre sacrifices et adoration, et ne trouble par ses péchés les os de l’homme juste.

Note de collation
  • Contexte : Aphraate explique la dissimulation du tombeau de Moïse à la fois par la protection de ses os et par le risque d’un culte rendu à sa tombe. Il s’agit de son interprétation du IVe siècle.

§ 10

Moïse proclama encore ouvertement la résurrection des morts lorsqu’il dit, comme de la bouche de son Dieu : « C’est moi qui fais mourir et c’est moi qui fais vivre. » Anne dit de même dans sa prière : « Le Seigneur fait mourir et fait vivre ; il fait descendre au séjour des morts et il en fait remonter. » Isaïe le prophète dit : « Tes morts vivront, Seigneur ; leurs cadavres se relèveront ; les habitants de la poussière se réveilleront et te loueront. » David proclama lui aussi : « Feras-tu des merveilles pour les morts ? Les puissants se lèveront-ils pour te louer ? Racontera-t-on ta grâce dans les tombeaux ? » Et comment raconteront-ils la grâce de Dieu dans les tombeaux ? Lorsque retentira la voix de la trompette, que le cor criera depuis les hauteurs, qu’un tremblement se produira et que les tombeaux s’ouvriront, les puissants se relèveront dans la gloire et se diront les uns aux autres dans leurs tombeaux : « Grande est la grâce qui s’est accomplie pour nous ! Notre espérance avait été retranchée et voici qu’une espérance nous est rendue. Nous étions emprisonnés dans les ténèbres et nous sommes sortis vers la lumière. Nous avons été semés dans la corruption et nous nous sommes relevés dans la gloire ; nous avons été ensevelis comme psychiques et nous nous sommes relevés spirituels ; nous avons été semés dans la faiblesse et nous nous sommes relevés dans la puissance. » Voilà la grâce que l’on racontera dans les tombeaux.

Note de collation
  • S1 : la série paulinienne « semé dans la corruption / relevé dans la gloire ; enseveli psychiquement / relevé spirituellement ; semé dans la faiblesse / relevé dans la puissance » est conservée dans la forme argumentative d’Aphraate.

§ 11

Ce n’est pas seulement par des paroles, mon bien-aimé, que Dieu a dit qu’il ferait vivre les morts : il nous l’a aussi montré par des actes et par de nombreux témoignages, afin que nous ne doutions pas. Par Élie fut manifesté le prodige de la résurrection : lorsque mourut le fils de la veuve, Élie le rendit à la vie et le remit à sa mère. Élisée son disciple fit revivre à son tour le fils de la Shunamite, afin d’établir pour nous un second témoignage. Puis les fils d’Israël jetèrent un mort sur les os d’Élisée ; ce mort revint à la vie et se releva, établissant un troisième témoignage.

§ 12

Par Ézéchiel le prophète, la résurrection des morts fut encore montrée ouvertement. Dieu le conduisit dans une plaine remplie d’une multitude d’ossements et le fit passer autour d’eux. Il lui dit : « Fils d’homme, ces os peuvent-ils vivre ? » Ézéchiel répondit : « Seigneur des seigneurs, toi, tu le sais. » Le Seigneur lui dit : « Prophétise sur ces os ; dis aux os desséchés : écoutez la parole du Seigneur des seigneurs. » Lorsqu’il leur fit entendre ces paroles, il y eut un bruit et un tremblement ; les os se rassemblèrent, même ceux qui avaient été broyés et dispersés. Le prophète les vit venir de toutes parts : chaque os rencontrait son compagnon, l’articulation s’approchait de celle qui lui correspondait, et ils s’assemblaient les uns aux autres. Leur sécheresse s’humidifia ; les membres furent enveloppés de nerfs ; le sang se mit à circuler dans les artères ; la peau recouvrit la chair et les cheveux poussèrent selon leur nature. Pourtant ils demeuraient étendus sans esprit. Alors le Seigneur commanda encore au prophète : « Prophétise sur l’Esprit : viens des quatre vents et souffle sur ces tués afin qu’ils vivent. » Lorsqu’il prononça cette seconde parole, l’Esprit entra en eux ; ils vécurent et se tinrent sur leurs pieds, une armée extrêmement nombreuse.

Note de collation
  • S1 : la description très concrète d’Éz 37 — os pulvérisés, articulations, nerfs, sang, peau, cheveux puis venue de l’Esprit — est conservée comme démonstration de l’identité corporelle dans la résurrection.

§ 13

Pourquoi, mon bien-aimé, ces morts ne se relevèrent-ils pas par une seule parole d’Ézéchiel, leur résurrection entière — os et esprit — s’accomplissant d’un seul coup ? Une première parole assembla les os et une seconde fit venir l’Esprit. C’était afin que la perfection demeure réservée à notre Seigneur Jésus Christ : à la fin, par une seule voix et une seule parole, il relèvera tout le corps d’Adam. Ce n’est pas que la parole donnée à Ézéchiel fût faible ; c’est que le nombre de ses morts était petit en comparaison. Comprends-le encore par Élie et par Élisée son disciple : lorsqu’ils rendirent des morts à la vie, ils ne les relevèrent pas d’une seule parole, mais prièrent, supplièrent et demeurèrent longtemps dans l’intercession avant que les morts se relèvent.

§ 14

Lors de sa première venue, notre Seigneur rendit la vie à trois morts afin d’établir le témoignage de trois. Chacun fut relevé par deux appels. Lorsqu’il rendit la vie au fils de la veuve, il l’appela deux fois : « Jeune homme, jeune homme, lève-toi ! » et il vécut et se releva. À la fille du chef de synagogue, il dit deux fois : « Jeune fille, jeune fille, lève-toi ! » Son esprit revint et elle se leva. Lorsque Lazare mourut, notre Seigneur vint au tombeau ; après avoir prié, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Lazare revint à la vie et sortit de son tombeau.

§ 15

Je t’ai montré que ces morts furent relevés par des paroles répétées parce que deux résurrections étaient encore devant eux : celle par laquelle ils revinrent alors à cette vie, et celle qui est encore à venir. Dans la résurrection où tous les humains se relèveront, ils ne retomberont plus dans la mort. Par une seule parole de Dieu envoyée par son Messie, tous les morts se relèveront en un clin d’œil. La multitude n’est pas trop grande pour cette parole : par un seul appel elle atteint toutes les extrémités, et tous ceux qui gisent se redressent. La parole ne retourne pas vide vers celui qui l’a envoyée, comme il est écrit chez Isaïe, qui la compare à la pluie et à la neige : « Comme la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas avant d’avoir abreuvé la terre, de l’avoir fait germer, d’avoir donné semence au semeur et pain à celui qui mange, ainsi sera la parole qui sort de ma bouche : elle ne reviendra pas à moi sans avoir accompli ce que je veux et réussi la mission pour laquelle je l’ai envoyée. » La pluie et la neige accomplissent sur la terre la volonté de celui qui les envoie. De même, la Parole envoyée par Dieu par son Messie — qui est sa Parole et son Verbe — retourne vers lui avec une grande puissance. Lorsqu’elle vint et prit un corps, elle descendit comme la pluie et la neige ; par elle toutes les semences germèrent et les justes portèrent du fruit. Puis la Parole revint vers celui qui l’avait envoyée en disant : « Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m’a donnés. » Notre Sauveur a lui-même témoigné de la voix qui fera vivre les morts : « L’heure vient où les morts entendront la voix du Fils de l’homme et sortiront de leurs tombeaux. » Au commencement était la Parole ; et la Parole devint corps et habita parmi nous. Cette même voix de Dieu criera depuis les hauteurs et relèvera tous les morts.

Note de collation
  • S1 : Aphraate insiste sur l’unique parole divine envoyée par le Messie qui relève tous les morts à la résurrection finale. Le terme syriaque correspondant à Jn 1,14 est ici rendu « la Parole devint corps », conformément à la diction du traité.

§ 16

Notre Seigneur convainquit encore les Sadducéens au sujet de la résurrection. Ils lui présentèrent l’exemple d’une femme qui avait eu sept maris et demandèrent : « Elle a été la femme de tous ; à la résurrection, de qui sera-t-elle l’épouse ? » Notre Seigneur leur répondit : « Vous vous égarez beaucoup : vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu. Ceux qui seront jugés dignes de ce monde-là et de la résurrection d’entre les morts ne prennent pas de femmes et les femmes ne sont pas données en mariage ; ils ne peuvent plus mourir, car ils sont comme les anges de Dieu et sont fils de la résurrection. Quant à la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu dans l’Écriture ce que Dieu dit à Moïse depuis le buisson : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? Dieu n’est pas le Dieu des morts, car tous vivent pour lui. »

§ 17

Il y en a qui, tout en étant physiquement vivants, sont morts pour Dieu. Dieu donna à Adam un commandement : « Le jour où tu mangeras de l’arbre, tu mourras certainement. » Après avoir transgressé le commandement et mangé, Adam vécut encore neuf cent trente ans ; pourtant, devant Dieu, à cause de son péché, il était compté comme mort. Cela te montre qu’un pécheur peut être appelé mort alors même qu’il vit. Ézéchiel le prophète écrit de même : « Aussi vrai que je vis, dit le Seigneur des seigneurs, je ne prends pas plaisir à la mort du mort pécheur. »

§ 18

Notre Seigneur dit à l’homme qui lui demandait : « Laisse-moi aller enterrer mon père, puis je viendrai avec toi » : « Laisse les morts ensevelir leurs morts ; toi, va annoncer le Royaume de Dieu. » Comment comprendre cela, mon bien-aimé ? As-tu jamais vu des morts ensevelir leurs morts ? Comment un mort se lèverait-il pour enterrer un autre mort ? Comprends donc ceci : le pécheur, même vivant, est mort devant Dieu ; le juste, même lorsqu’il meurt, est vivant devant Dieu. Cette mort corporelle est un sommeil. David dit : « Je me suis couché, je me suis endormi et je me suis réveillé. » Isaïe : « Les habitants de la poussière se réveilleront. » Notre Seigneur dit de la fille du chef de synagogue : « La jeune fille n’est pas morte, elle dort. » Et de Lazare : « Lazare, notre ami, dort ; je vais le réveiller. » L’Apôtre dit, selon la forme du texte qu’Aphraate transmet : « Tous dormiront, mais tous ne seront pas transformés. » Il dit encore : « Ne vous attristez pas au sujet de ceux qui dorment. »

Note de collation
  • S1 : nouvelle occurrence de la variante de 1 Co 15,51 propre au texte cité par Aphraate : « Tous dormiront, mais tous ne seront pas transformés ».

§ 19

C’est la seconde mort que nous devons craindre : elle est pleine de pleurs et de grincements de dents, de gémissements et de tourments, et elle demeure dans les ténèbres extérieures. Heureux les croyants et les justes dans la résurrection qu’ils attendent : ils se réveilleront et recevront les bonnes promesses. Malheur aux impies qui ne croient pas à la résurrection, à cause de ce qui leur est réservé ; selon leur propre souhait, il aurait mieux valu pour eux ne pas se relever. Le serviteur dont le maître prépare les coups et les chaînes, lorsqu’il s’endort, ne désire pas être réveillé, car il sait qu’au matin son maître le frappera et l’enchaînera. Mais le bon serviteur à qui son maître a promis des dons attend l’aurore pour recevoir les présents de son maître. Même dans son sommeil il voit comme en rêve son maître lui donner ce qu’il lui a promis ; il s’en réjouit, exulte et se repose dans la joie. Le sommeil du méchant, lui, n’est pas agréable : il pense que le matin approche et son cœur est brisé jusque dans son rêve. Les justes dorment d’un sommeil doux jour et nuit ; ils ne ressentent pas la longueur de cette nuit, qui leur paraît comme une heure, et à la veille du matin ils se réveillent dans la joie. Les impies sont accablés par leur sommeil : ils ressemblent à un homme terrassé par une fièvre profonde qui se retourne sans cesse sur son lit, tourmenté toute la nuit, trouvant la nuit interminable et craignant le matin où son maître le condamnera.

§ 20

Notre foi enseigne ainsi que lorsque les humains se couchent dans ce sommeil de la mort, ils dorment sans discerner le bien du mal. Les justes ne reçoivent pas encore les promesses qui leur sont destinées, et les impies ne reçoivent pas encore leur mauvais châtiment, jusqu’à ce que vienne le Juge et qu’il sépare ceux de droite de ceux de gauche. Comprends par les Écritures que, lorsque le Juge siègera, que les livres seront ouverts devant lui et que les œuvres bonnes et mauvaises seront lues, ceux qui ont accompli le bien recevront le bien du Bon, tandis que ceux qui ont fait le mal recevront le mal du juste Juge. Dans ce monde, la grâce est encore offerte ; au jugement, la justice exercera pleinement son œuvre. Que celui donc dont la grâce est encore proche se tourne vers elle et ne se livre pas lui-même à la justice qui lui demanderait compte de ses fautes et le condamnerait. Celui dont la grâce se sera éloignée sera conduit par la justice à l’examen, condamné et envoyé au châtiment.

Note de collation
  • Contexte doctrinal : Aphraate enseigne ici qu’entre la mort et le jugement final les justes n’ont pas encore reçu le Royaume et les impies pas encore leur châtiment définitif. Cette eschatologie intermédiaire est restituée comme sa position du IVe siècle.

§ 21

Écoute encore, mon bien-aimé, cette preuve que la rétribution vient à la fin. Le Berger séparera son troupeau, placera les uns à sa droite et les autres à sa gauche ; alors seulement il accueillera les bons dans sa grâce et les fera héritiers du Royaume, tandis qu’il reprendra et condamnera les mauvais avant de les envoyer au châtiment. Ceux qui envoyèrent des messagers derrière le roi pour dire : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous » ne seront exécutés devant lui qu’après que le roi aura reçu le royaume et sera revenu. Les ouvriers qui courent et peinent dans la vigne ne reçoivent pas leur salaire avant que le travail ne soit achevé. Les marchands qui ont reçu l’argent n’en rendent le profit que lorsque le maître de l’argent revient. Les vierges qui attendent l’Époux se sont toutes endormies parce qu’il tardait ; lorsqu’elles entendront le cri, elles se réveilleront et prépareront leurs lampes : les sages entreront, les insensées resteront dehors. Et ceux qui ont couru avant nous dans la foi ne seront pas rendus parfaits sans nous.

§ 22

Comprends par tout cela, mon bien-aimé, et tiens pour certain que personne n’a encore reçu sa rétribution. Les justes n’ont pas encore hérité du Royaume, et les méchants ne sont pas encore allés au châtiment. Le Berger n’a pas encore séparé son troupeau. Les ouvriers travaillent encore dans la vigne et n’ont pas encore reçu leur salaire. Les marchands font encore fructifier l’argent et leur maître n’est pas encore revenu leur demander compte. Le roi est parti recevoir la royauté et n’est pas encore revenu une seconde fois. Les vierges qui attendent l’Époux dorment encore et attendent le cri qui les réveillera. Ceux qui ont travaillé les premiers dans la foi ne seront pas rendus parfaits avant l’arrivée des derniers.

Note de collation
  • S1 : la conclusion est sans ambiguïté dans le syriaque et le latin de contrôle : « personne n’a encore reçu sa rétribution » ; la formulation est conservée sans harmonisation avec d’autres traditions chrétiennes.

§ 23

Certains, faibles d’intelligence, disent : « Si personne n’a encore reçu sa rétribution, pourquoi l’Apôtre dit-il : lorsque nous serons absents du corps, nous serons auprès du Seigneur ? » Souviens-toi, mon bien-aimé, de ce que je t’ai expliqué à ce sujet dans la Démonstration sur les fils de l’Alliance : l’Esprit que les justes ont reçu retourne vers le Seigneur, vers sa nature céleste, jusqu’au temps de la résurrection. Alors il reviendra revêtir de nouveau le corps dans lequel il avait demeuré. En tout temps il fait mémoire de ce corps devant Dieu et sollicite sa résurrection, selon la parole d’Isaïe à propos de l’Église venue des nations : « Tes fidèles demeureront continuellement devant le Seigneur comme ceux qui font mémoire de toi ; ne leur donnez aucun repos. » Les impies, eux, n’ont personne qui fasse mémoire d’eux devant le Seigneur, car l’Esprit Saint s’est éloigné d’eux : ils sont psychiques et sont ensevelis psychiquement.

Note de collation
  • Contexte doctrinal : l’Esprit reçu par le juste retourne, selon Aphraate, à sa nature céleste jusqu’à la résurrection puis revient revêtir le corps qu’il habitait. Cette pneumatologie est propre à son système théologique.

§ 24

Certaines doctrines qui sont des instruments du Malin trébuchent encore sur cette parole de notre Seigneur : « Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui était au ciel. » Elles disent : « Voyez, notre Seigneur témoigne qu’aucun corps terrestre ne monte au ciel. » Mais elles ne comprennent pas le sens de la parole. Lorsque notre Seigneur enseignait Nicodème et que celui-ci ne saisissait pas la force de ce qui lui était dit, il lui expliqua : « Personne n’est monté au ciel puis n’en est descendu pour vous raconter ce qui s’y trouve. Si je vous ai parlé des choses terrestres et que vous ne croyez pas, comment croirez-vous si je vous parle des choses célestes ? Aucun autre témoin n’est descendu de là avec moi pour témoigner des choses célestes afin que vous croyiez. Élie est bien monté là-haut, mais il n’en est pas redescendu pour témoigner avec moi et établir le témoignage de deux. »

Note de collation
  • S1 : Aphraate lit Jn 3,13 comme « personne n’est monté puis redescendu du ciel pour témoigner des réalités célestes » ; il invoque Élie comme exemple d’un homme monté mais non redescendu.

§ 25

Toi donc, mon bien-aimé, ne dispute pas au sujet de la résurrection des morts. La bouche vivante de Dieu en témoigne : « C’est moi qui fais mourir et c’est moi qui fais vivre. » Les deux paroles sont sorties d’une même bouche. Si nous tenons pour certain qu’il fait mourir — et nous le voyons —, alors il est tout aussi certain et digne de foi qu’il fait vivre. Reçois donc et crois tout ce que je t’ai exposé : au jour de la résurrection, ton corps se relèvera dans son intégrité ; tu recevras de ton Seigneur la récompense de ta foi, et tu te réjouiras et trouveras ta joie dans tout ce que tu as cru.

Repères éditoriaux

Cette publication correspond au premier niveau publiable S1. La traduction est complète et collationnée à la source ; l’appareil critique et la différenciation stylistique des sept restitutions seront enrichis aux étapes suivantes.

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