Père syriaque · IVe siècle · 337

Aphraate — Démonstration VII — Sur les pénitents

Rareté en français : Rare en français · confiance moyenne

Aphraate présente la pénitence comme un véritable traitement des blessures : le fautif doit pouvoir confesser sa plaie, le pasteur doit la soigner sans la divulguer, et la porte du retour ne doit pas être fermée avant le jugement du Maître.

État éditorial. S1 · collation directe du syriaque achevée · 27/27 sections · 4 corrections documentées. Les sept restitutions partagent encore une base commune ; leur différenciation fine appartient à S2.

Traduction et édition : Pierre-Alain Savoy.

Contexte de lecture. Le terme « pénitents » rend ici ceux qui reviennent après une faute. Le traité décrit une discipline pastorale et ascétique du IVe siècle : confidentialité des fautes confiées, soin des blessés, réintégration et préparation baptismale des Bnay Qyama. Ces pratiques historiques sont présentées dans leur contexte propre.

Source et contrôle

Texte intégral — S1

La numérotation suit les 27 sections de l’édition source.

§ 1

Parmi tous ceux qui sont nés et ont revêtu un corps, un seul est demeuré sans faute : notre Seigneur Jésus Christ. Il a témoigné de lui-même : « J’ai vaincu le monde. » Le prophète a dit de lui qu’il n’avait pas commis d’iniquité et qu’aucune tromperie n’avait été trouvée dans sa bouche. Le bienheureux Apôtre dit aussi : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous. » Comment l’a-t-il fait péché ? En ce qu’il a pris sur lui le péché qu’il n’avait pas commis et l’a cloué à la croix. L’Apôtre dit encore : « Beaucoup courent dans le stade, mais un seul reçoit la couronne. » Aucun autre homme ne descend dans l’arène sans être atteint ou blessé. Depuis qu’Adam a transgressé le commandement, le péché a régné : beaucoup l’ont combattu, il en a blessé beaucoup et en a tué beaucoup, mais nul ne l’a tué, jusqu’à la venue de notre Sauveur, qui l’a pris et l’a cloué à sa croix. Pourtant, même cloué à la croix, son aiguillon demeure encore et blesse beaucoup d’hommes jusqu’à la fin ; alors cet aiguillon sera brisé.

§ 2

Pour toutes les douleurs, il existe des remèdes qui guérissent, pourvu qu’un médecin sage sache les reconnaître. Ceux qui sont blessés dans notre combat ont pour remède la pénitence : appliquée sur leurs blessures, elle les guérit. Ô médecins, disciples de notre sage Médecin, prenez ce remède afin de soigner les plaies des malades. Lorsqu’un médecin habile trouve un combattant blessé dans la bataille, il cherche comment panser ses blessures ; après l’avoir guéri, le médecin reçoit du roi honneur et récompense. Ainsi, mon bien-aimé, lorsqu’un homme engagé dans notre combat est frappé par l’Adversaire et ressent dans son âme une profonde douleur, il faut lui présenter le remède de la pénitence. Dieu ne rejette pas ceux qui reviennent à lui, car il dit par Ézéchiel : « Je ne prends pas plaisir à la mort du pécheur, mais à ce qu’il revienne de sa mauvaise voie et qu’il vive. »

§ 3

Un homme blessé au combat n’a pas honte de se remettre entre les mains d’un médecin sage parce qu’il a été vaincu et qu’il est tombé. Lorsqu’il est guéri, le roi ne le rejette pas : il le compte de nouveau dans son armée. De même, celui que Satan a frappé ne doit pas avoir honte de reconnaître sa faute, de s’en détourner et de demander le remède de la pénitence. Celui qui a honte de montrer sa blessure laisse la gangrène s’y installer et tout son corps en souffre. Celui qui n’a pas honte de la montrer guérit et retourne au combat. Mais celui qui laisse la gangrène gagner ne peut plus guérir ni remettre l’armure qu’il a déposée. Pour celui qui a été vaincu dans notre arène, une voie demeure : dire « J’ai péché » et demander la pénitence. Celui qui a honte de cela ne peut être guéri, car il refuse de montrer sa plaie au médecin qui a reçu les deux deniers afin de prendre soin des blessés.

§ 4

Vous donc, médecins, disciples de notre glorieux Médecin, ne refusez pas le remède à celui qui a besoin d’être guéri. Celui qui vous montre sa blessure, donnez-lui le remède de la pénitence. Celui qui a honte de vous montrer son mal, encouragez-le afin qu’il ne vous le cache pas. Et lorsqu’il vous l’aura révélé, ne divulguez pas ce qu’il vous a confié, de peur que, à cause de lui, les innocents soient accusés par les ennemis et par ceux qui nous haïssent. Dans une armée, lorsque les ennemis découvrent l’endroit où les blessés tombent, ils tiennent toute l’armée pour faible. Les soldats blessés qui demeurent parmi leurs compagnons sont soignés par ceux qui sont restés valides ; leurs plaies ne sont pas révélées aux ennemis. Si elles étaient publiées devant tous, la réputation de toute l’armée serait atteinte, et le roi, chef de l’armée, s’irriterait contre ceux qui auraient livré au dehors les blessures de ses soldats.

Note de collation
  • S1 : le syriaque formule explicitement une règle de confidentialité pastorale : « ce qu’il vous a révélé, ne le divulguez pas » (ܘܡܐ ܕܓܠܐ ܠܟܘܢ ܠܐ ܬܦܪܣܘܢܗ). La traduction conserve cette injonction sans l’atténuer.

§ 5

Si ceux qui ont été blessés refusent de montrer leurs plaies, les médecins ne sont pas coupables de ne pas les avoir guéris. Mais s’ils cachent leur mal, ils ne pourront plus revêtir leur armure, car la corruption s’est installée dans leur corps. S’ils osent remettre l’armure sur une plaie infectée, la chaleur du combat aggravera l’ulcère ; la blessure se corrompra jusqu’à les faire périr. Et lorsque les ennemis trouveront les corps de ceux qui avaient caché leurs blessures, ils tourneront en dérision leur manière d’agir ; ils ne les traiteront pas comme des combattants sages, mais comme des hommes insensés qui ont refusé le remède.

§ 6

Celui qui a montré sa blessure et qui a été guéri doit désormais garder avec soin l’endroit où il a été soigné, afin de ne pas y recevoir un second coup. Une blessure qui atteint une ancienne cicatrice est difficile à guérir même pour un médecin sage. Et quand bien même elle serait de nouveau soignée, l’homme restera affaibli pour le combat. Que celui qui a été relevé veille donc à ne pas retomber au même endroit.

§ 7

Ô vous qui avez revêtu l’armure du Christ, apprenez les règles du combat afin de ne pas être vaincus et humiliés dans l’arène. Notre Adversaire est rusé et habile, mais ses armes sont plus faibles que les nôtres. Il ne nous convient donc pas d’adopter ses armes ni sa manière de combattre. Il est invisible lorsqu’il vient contre nous : tournons-nous vers celui qui le voit afin qu’il l’éloigne de nous. Veillons jusque dans notre sommeil et gardons notre armure.

§ 8

Je vous exhorte encore, vous qui avez été blessés : n’ayez pas honte de dire « Nous avons été vaincus dans le combat. » Prenez gratuitement le remède, revenez et vivez avant de mourir. Et vous, médecins, souvenez-vous de ce qui est écrit dans les livres de notre sage Médecin : il ne refuse pas la pénitence. Lorsque Adam pécha, Dieu l’appela à revenir en lui disant : « Adam, où es-tu ? » Mais Adam cacha sa faute au Scrutateur des cœurs et accusa Ève de l’avoir trompé ; parce qu’il ne reconnut pas sa faute, la sentence de mort fut prononcée sur lui et sur sa descendance. Dieu refusa aussi le sacrifice de Caïn rempli de tromperie, mais il lui ouvrit la voie du retour : « Si tu agis bien, je recevrai ton offrande ; si tu agis mal, le péché est à ta porte. » Caïn refusa, tua son frère et reçut la malédiction. À la génération du temps de Noé, Dieu donna cent vingt ans pour la pénitence ; ils refusèrent de revenir, et, à l’accomplissement de cent ans, il les effaça.

Note de collation
  • S1 : le texte syriaque juxtapose « cent vingt ans » accordés à la pénitence et « à l’accomplissement de cent ans, il les effaça ». Cette tension numérique est conservée telle quelle comme donnée du témoin.

§ 9

Vois donc, mon bien-aimé, combien il vaut mieux reconnaître son iniquité et s’en détourner : notre Dieu ne rejette pas ceux qui reviennent. Les habitants de Ninive avaient multiplié leurs péchés ; ils reçurent l’annonce de Jonas, entendirent la proclamation du renversement, se repentirent et Dieu eut compassion d’eux. Aux fils d’Israël, dont les fautes s’étaient multipliées, Dieu proclama aussi le retour, mais ils refusèrent. Par Jérémie il disait : « Revenez, fils repentants, et je guérirai votre retour » ; il criait encore aux oreilles de Jérusalem : « Reviens vers moi, fille repentante » ; et aux fils d’Israël : « Revenez et détournez-vous de vos voies mauvaises et de la malice de vos œuvres. » Il disait encore : « Si tu reviens vers moi, je te ferai revenir et tu te tiendras devant ma face. » Puis il leur reprocha : « Je t’ai dit : reviens vers moi de tout ton cœur, mais tu n’es pas revenue. » Il leur rappela alors la Loi : lorsqu’un homme répudie sa femme et qu’elle devient la femme d’un autre, elle ne peut revenir à son premier mari après avoir été souillée. Pourtant Dieu dit à Jérusalem qui l’avait quitté et s’était prostituée aux pierres et aux arbres : « Reviens vers moi, et je te recevrai ; pour ta pénitence, je délie la Loi. »

Note de collation
  • S1 : restitution littérale de la conclusion syriaque ܘܒܬܝܒܘܬܟܝ ܢܡܘܣܐ ܫܪܐ ܐܢܐ : « pour ta pénitence, je délie la Loi ». Aphraate construit ici un paradoxe exégétique à partir de Jérémie et du Deutéronome.

§ 10

Vous donc, pénitents, ne tombez pas dans le désespoir à cause des paroles sévères écrites dans les Écritures. Il convient à l’Esprit de Dieu d’avertir avec force. Par Ézéchiel il dit : si un homme a pratiqué toute sa vie le droit et la justice puis commet l’iniquité à la fin de ses jours, il mourra dans son iniquité ; mais si un homme a fait le mal tous ses jours et revient ensuite pour pratiquer le droit et la justice, son âme vivra. Par une seule parole, Dieu avertit donc le juste afin qu’il ne pèche pas et ne perde pas sa course, et il donne en même temps l’espérance au pécheur afin qu’il se détourne de son iniquité et vive. Il dit encore au prophète : si je dis au méchant « Tu mourras » et que tu ne l’avertisses pas, le méchant mourra dans son péché mais je redemanderai son sang de ta main ; si tu l’avertis, tu auras délivré ton âme. Et lorsque le juste s’appuie avec assurance sur sa justice, il faut aussi le mettre en garde afin qu’il ne tombe pas. Écoutez encore, pénitents, combien la main est étendue et appelle au retour. Par Jérémie, Dieu dit : « Si je prononce contre un peuple et contre un royaume l’ordre d’arracher, d’abattre, de renverser et de détruire, et que ce peuple revienne de son iniquité, je reviendrai moi aussi du mal que j’avais décidé contre lui. Et si je prononce sur un peuple et sur un royaume l’ordre de bâtir et de planter, mais qu’il se confie dans cette promesse et fasse ce qui est mal devant moi, je reviendrai moi aussi du bien que j’avais annoncé et je le ferai périr dans son iniquité et ses péchés. »

Note de collation
  • S1 : réintégration de l’oracle de Jérémie sur le peuple/royaume que Dieu menace de détruire puis épargne s’il revient, ou promet de bâtir puis juge s’il fait le mal.

§ 11

Écoutez aussi, vous qui tenez les clés des portes du ciel : ouvrez les portes aux pénitents. Recevez la parole du bienheureux Apôtre : « Si quelqu’un parmi vous est surpris dans une faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le dans un esprit de douceur ; et veille sur toi-même, de peur que toi aussi tu ne sois tenté. » L’Apôtre lui-même craignait et disait : « De peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même rejeté. » Celui de vos frères qui tombe dans une faute, ne le traitez pas comme un ennemi ; conseillez-le et avertissez-le comme un frère. Si vous le retranchez de vous, Satan l’engloutira. Ceux d’entre nous qui sont forts doivent porter les maladies des faibles ; celui qui boite ne doit pas être renversé mais guéri.

Note de collation
  • Repère pastoral : Aphraate demande aux « détenteurs des clés des portes du ciel » de restaurer le fautif avec douceur, de ne pas le traiter en ennemi et de porter la faiblesse des malades.

§ 12

Et je vous dis à vous, pénitents : ne vous refusez pas à vous-mêmes ce moyen donné pour la guérison. Il est écrit : « Celui qui confesse ses péchés et s’en détourne obtient miséricorde de Dieu. » Voyez le fils qui dissipa ses biens : lorsqu’il revint vers son père, celui-ci se réjouit, l’accueillit, tua pour lui le veau gras, appela ses amis à se réjouir avec lui, l’embrassa et le couvrit de baisers. Il disait : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. » Et son père ne lui reprocha pas les biens qu’il avait dissipés.

§ 13

Notre Seigneur encouragea ceux qui reviennent et dit : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence. » Il dit encore qu’il y a dans le ciel plus de joie pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence. Lorsque, dans tout un troupeau, une seule brebis s’égare, le berger se préoccupe davantage de cette brebis que de celles qui ne se sont pas perdues. Le Christ est mort pour les pécheurs, non pour ceux qui se pensent justes. Le prophète dit qu’il a porté les péchés de beaucoup, et l’Apôtre : « Lorsque nous étions encore pécheurs, Dieu nous a réconciliés par la mort de son Fils ; combien plus, réconciliés, vivrons-nous par sa vie. »

§ 14

Celui qui reconnaît sa faute, Dieu la lui remet. Lorsque David pécha, Nathan le prophète vint à lui, lui fit connaître sa faute et le châtiment qui devait en résulter. Alors David confessa : « J’ai péché. » Le prophète lui répondit : « Le Seigneur a fait passer ta faute, puisque tu l’as reconnue. » Dans sa prière David disait : « Contre toi seul j’ai péché et j’ai fait ce qui est mal à tes yeux. » Il demandait encore : « N’entre pas en jugement avec ton serviteur, car aucun vivant n’est juste devant toi. » Salomon dit de même : « Qui peut dire : j’ai purifié mon cœur et je suis lavé de mon péché ? » Dans la Loi, Moïse dit devant Dieu : « Tu enlèves l’iniquité et le péché, mais tu ne tiens pas le coupable pour innocent. » Et lorsque Dieu voulut détruire son peuple à cause de leurs fautes, Moïse intercéda : « Pardonne à ton peuple sa faute, comme tu lui as pardonné depuis l’Égypte jusqu’à aujourd’hui. » Dieu lui répondit : « Je leur pardonne selon ta parole. »

§ 15

Vous qui cherchez la pénitence, imitez Aaron, chef des prêtres : lorsqu’il fit pécher le peuple par le veau, il reconnut son péché et son Seigneur lui pardonna. David, chef des rois d’Israël, reconnut lui aussi sa faute et elle lui fut remise. Simon, chef des disciples, renia le Christ et dit : « Je ne le connais pas » ; il alla jusqu’à jurer qu’il ne le connaissait pas. Mais lorsqu’une profonde componction entra dans son âme, il versa beaucoup de larmes. Notre Seigneur le reçut, en fit un fondement et l’appela Pierre, pierre de l’édifice de l’Église.

§ 16

Ne soyez pas insensés comme Adam, qui eut honte de reconnaître sa faute. Ne ressemblez pas non plus à Caïn : lorsqu’il fut repris pour avoir tué son frère, il répondit : « Je ne sais pas où est Abel ; je ne suis pas son gardien. » Ne demeurez pas le cou raide comme la génération corrompue ; n’ajoutez pas iniquité sur iniquité et péché sur péché en vous déclarant innocents alors que vous êtes coupables. Écoutez nos pères anciens : même lorsqu’ils étaient justes, ils se plaçaient eux-mêmes dans l’humilité. Abraham disait : « Je suis poussière et cendre. » David disait : « Les jours de l’homme sont comme une vapeur. » Salomon avertissait : « Si le juste est sauvé avec peine, où paraîtront le pécheur et l’impie ? »

§ 17

Je t’en prie, mon bien-aimé, par les compassions de Dieu : parce que je t’ai écrit que Dieu ne rejette pas les pénitents, ne relâche pas ton courage au point d’avoir besoin toi-même de pénitence. Elle est donnée à ceux qui en ont besoin ; que ta part soit de n’en avoir pas besoin. Cette main est tendue aux pécheurs, tandis que les justes n’ont pas à s’appuyer sur elle. L’aumône est donnée au pauvre, non au riche. On donne un vêtement à l’homme que les brigands ont dépouillé pour couvrir sa honte ; toi, ne perds pas ce que tu as afin de devoir ensuite peiner à le rechercher, sans savoir même si tu le retrouveras. Et quand tu retrouverais ce qui était à toi, ce ne serait plus tout à fait comme avant. Celui qui tombe puis se relève n’est pas semblable à celui qui est resté loin de la chute. Aime donc la part supérieure et éloigne-toi de toute bassesse. Tiens ferme dans ta belle armure afin de ne pas être frappé dans le combat ; ainsi tu n’auras pas à chercher un remède ni à te fatiguer jusqu’au médecin. Même guérie, une cicatrice demeure visible. Ne te dis pas : « Il existe un remède », pour t’exposer volontairement à un coup honteux ; sois plutôt au-dessus du besoin de pénitence. Celui qui déchire son vêtement doit le rapiécer, et même cousu chacun voit la couture. Celui qui brise sa clôture la rebâtit avec peine, et même rebâtie elle reste connue comme une brèche. Celui dont les voleurs forcent la maison porte longtemps la trace du pillage et acquiert péniblement ce qu’il a perdu. Celui qui coupe un arbre chargé de fruits attend longtemps avant qu’il repousse et porte de nouveau. Celui qui ouvre une brèche dans la source d’irrigation peine jusqu’à la refermer et continue de craindre que l’abondance des eaux ne l’ouvre encore. Celui qui vendange sa vigne alors qu’elle est encore en fleur se prive de manger ses raisins. Celui qui vole porte la honte sur son visage et peine longtemps avant de retrouver confiance. Celui qui a mal travaillé dans la vigne reçoit son salaire la tête baissée et ne peut demander davantage. Celui qui maîtrise la force de sa jeunesse se réjouit auprès de l’Ancien des jours. Celui qui ne boit pas les eaux volées se reposera près de la source de vie.

§ 18

Vous donc qui avez été appelés au combat, entendez le son de la trompette et prenez courage. Et je vous parle aussi, vous qui tenez les trompettes — prêtres, scribes et sages : proclamez à tout le peuple. Celui qui a peur doit retourner de l’arène afin de ne pas briser le cœur de ses frères comme le sien. Celui qui a planté une vigne doit retourner à son travail, de peur que sa pensée ne reste attachée à elle et qu’il ne tombe au combat. Celui qui s’est fiancé à une femme et veut la prendre doit retourner et se réjouir avec elle. Celui qui a bâti une maison doit retourner vers elle, de peur qu’il ne pense à sa maison et ne combatte pas de tout son cœur. Le combat convient à ceux qui ont choisi la vie solitaire, parce que leur regard est tourné vers ce qui est devant eux et qu’ils ne se souviennent pas de ce qui est derrière. Leur trésor est devant eux ; ce qu’ils méprisent devient leur profit. Vous donc, sonneurs de trompette, après avoir achevé l’avertissement, regardez ceux qui restent ; conduisez vers les eaux de l’épreuve ceux qui choisissent librement le combat. Les forts seront éprouvés par l’eau, et les faibles seront séparés.

Note de collation
  • Contexte : §§18–22 relisent les exemptions militaires du Deutéronome et l’épisode de Gédéon comme figures de la discipline ascétique et baptismale des Bnay Qyama au IVe siècle.

§ 19

Écoute encore, mon bien-aimé, le mystère dont Gédéon montra d’avance la figure. Lorsqu’il rassembla le peuple pour le combat, les scribes proclamèrent les paroles de la Loi que je viens de t’écrire. Alors une grande multitude retourna de l’armée. Lorsque demeurèrent ceux qui avaient été choisis pour le combat, le Seigneur dit à Gédéon : « Fais-les descendre vers l’eau et éprouve-les là. » Celui qui lapait l’eau avec sa langue montrait empressement et courage pour aller au combat ; celui qui tombait sur le ventre pour boire se montrait relâché et faible. Grand est ce mystère, mon bien-aimé : Gédéon montra d’avance la figure du baptême, le mystère du combat et l’image des solitaires. Après le premier avertissement, le peuple fut encore éprouvé par l’eau : sur dix mille hommes, trois cents seulement furent choisis pour combattre. Ainsi s’accomplit la parole de notre Seigneur : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

§ 20

C’est pourquoi les sonneurs de trompette, les hérauts de l’Église, doivent proclamer et avertir toute l’Alliance de Dieu avant le baptême, en particulier ceux qui se choisissent eux-mêmes pour la virginité et la sainteté, les combattants, les vierges et les consacrés. Que les hérauts disent : celui dont le cœur demeure attaché à la vie conjugale, qu’il choisisse cette voie avant le baptême de combat, de peur de tomber ensuite dans l’arène et de périr. Celui qui craint cette part du combat, qu’il retourne, de peur que son cœur ne brise celui de ses frères. Celui qui aime les possessions, qu’il se retire de l’armée, de peur que la dureté du combat ne lui rappelle ses biens et ne le fasse retourner. Celui qui se retire après s’être engagé reçoit l’opprobre. Celui qui ne s’est pas encore offert lui-même et n’a pas revêtu les armes peut se retirer sans honte ; mais celui qui s’est offert, a pris l’armure puis quitte le combat devient objet de dérision. Le combat convient à celui qui s’est rendu libre de tout ce qu’il a laissé derrière lui et ne retourne pas vers ces choses.

§ 21

Après avoir proclamé, annoncé et averti toute l’Alliance de Dieu, qu’ils conduisent aux eaux du baptême ceux qui ont été choisis pour le combat et qu’ils les éprouvent. Après le baptême, qu’ils discernent les forts et les faibles : qu’ils affermissent le courage des forts et renvoient ouvertement de l’arène les mous et les craintifs, de peur que, lorsque la bataille les atteindra, ils ne cachent leur armure, ne s’enfuient et ne soient vaincus. Le Seigneur dit à Gédéon : « Fais descendre vers les eaux ceux qui se sont offerts. » Lorsque le peuple descendit, le Seigneur lui dit : « Tous ceux qui lapent l’eau comme le chien avec sa langue iront avec toi au combat ; tous ceux qui s’étendent pour boire n’iront pas. » Grand est ce mystère, mon bien-aimé. Parmi tous les animaux créés avec l’homme, aucun n’aime son maître comme le chien : il veille jour et nuit, et même si son maître le frappe souvent, il ne le quitte pas. S’il accompagne son maître à la chasse et qu’un lion puissant attaque celui-ci, il livre sa vie à la mort pour lui. Ainsi sont les forts séparés par les eaux : ils suivent leur Seigneur comme des chiens, livrent leur vie pour lui, combattent courageusement son combat et gardent sa veille jour et nuit. Ils « aboient » comme des chiens en méditant la Loi jour et nuit. Ils aiment notre Seigneur, prennent son Corps, le placent devant leurs yeux et le touchent de leur langue, comme le chien lèche son maître. Ceux qui ne méditent pas la Loi sont appelés des chiens muets qui ne peuvent aboyer ; ceux qui ne s’appliquent pas au jeûne sont appelés des chiens avides qui ne savent pas se rassasier. Mais ceux qui s’appliquent à demander miséricorde reçoivent le pain des enfants qui leur est jeté.

Note de collation
  • Contexte : l’image du chien fidèle est appliquée aux ascètes ; le passage comporte une image eucharistique explicite où ceux-ci « prennent son Corps » et le touchent de leur langue. Elle est conservée comme langage ascétique syriaque ancien.

§ 22

Le Seigneur dit encore à Gédéon : « Ceux qui se couchent pour boire l’eau n’iront pas avec toi au combat », de peur qu’ils ne tombent et ne soient vaincus. Par leur manière relâchée de boire, ils montraient d’avance le mystère de leur chute. Ainsi, mon bien-aimé, ceux qui tombent dans notre combat ne doivent pas ressembler à ces faibles en se retirant de la lutte et en devenant la risée de tous leurs compagnons.

§ 23

Écoute encore cette parole, mon bien-aimé. Parce que je t’ai montré par les Écritures que Dieu ne rejette pas les pénitents, ne prends pas confiance au point d’oser pécher. Et parce que je t’ai dit cela, que celui qui a été blessé ne se décourage pas au point de refuser la pénitence. Il convient au pénitent de demeurer dans l’humilité et le deuil, non de s’élever. Lorsqu’un serviteur a offensé son maître et veut rentrer en grâce, il change de vêtement, vient vers lui matin et soir et cherche à retrouver sa faveur. Lorsque le maître voit sa persévérance, il lui remet sa faute. S’il dit : « J’ai péché contre toi », son maître a compassion ; s’il a péché mais affirme : « Je n’ai pas péché », il augmente la colère de son maître. Souviens-toi du fils qui avait dissipé ses biens : lorsqu’il reconnut sa faute devant son père, celui-ci remit ses dettes. La femme pécheresse chargée de nombreuses fautes s’approcha de notre Seigneur ; il lui remit ses nombreux péchés et eut compassion d’elle. Zachée le publicain était pécheur ; il reconnut ses fautes et notre Seigneur lui pardonna. Notre Sauveur a dit : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence. » Notre Seigneur est mort pour les pécheurs, et sa venue n’a pas été vaine. L’Apôtre dit de lui-même : « J’étais blasphémateur, persécuteur et outrageant, mais Dieu a eu pitié de moi. » Il dit encore : « Le Christ est mort pour nous. » Le Seigneur chercha la brebis perdue, la retrouva et se réjouit d’elle. Les Veilleurs du ciel se réjouissent lorsqu’un pécheur revient de son iniquité. Le Père céleste ne veut pas que périsse un seul de ces petits qui ont péché et qui ont besoin de pénitence. Notre Seigneur n’est pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la pénitence. Lorsqu’un de nous est malade, portons avec lui sa souffrance ; lorsqu’un homme tombe, soyons dans la douleur avec lui.

§ 24

Lorsqu’un de nos membres souffre, nous travaillons à sa guérison jusqu’à ce qu’il soit rétabli. Lorsqu’un membre est honoré, tout le corps est embelli ; lorsqu’un membre souffre, la fièvre pèse sur tout le corps. Celui qui scandalise l’un de ces petits mérite qu’une meule soit suspendue à son cou et qu’il soit jeté dans la mer. Celui qui se réjouit du mal de son frère trouvera bientôt son propre brisement. Celui qui frappe son frère du pied n’obtiendra pas miséricorde. La plaie du moqueur n’a pas de remède, et les dettes de celui qui tourne son frère en dérision ne sont pas remises. Celui qui creuse une fosse y tombe ; celui qui roule une pierre la voit revenir sur lui. Celui qui glisse et tombe ne doit pas dire : « Tous deviendront comme moi. » De même, un riche tombé dans la pauvreté ne peut souhaiter que tous les riches deviennent pauvres : si son souhait se réalisait, qui comblerait alors son manque ?

§ 25

Je t’ai écrit tout cela, mon bien-aimé, parce que dans notre génération certains se choisissent eux-mêmes pour devenir solitaires, fils de l’Alliance et consacrés. Nous livrons le combat contre notre Adversaire, et lui combat contre nous afin de nous ramener à la condition que nous avons librement quittée. Certains d’entre nous sont vaincus et blessés ; alors qu’ils sont coupables, ils se déclarent innocents. Nous connaissons pourtant leurs fautes, mais ils demeurent dans cette disposition, refusent de s’approcher de la pénitence et, par honte, meurent de la seconde mort, sans se souvenir de celui qui scrute les consciences. D’autres reconnaissent leur faute, mais on refuse de leur accorder la pénitence. Ô intendant de la maison du Christ, accorde la pénitence à ton compagnon et souviens-toi que ton Seigneur ne rejette pas les pénitents. L’ivraie est semée dans le champ, mais le maître ne permet pas à ses serviteurs de l’arracher du milieu du blé avant la moisson. Le filet est jeté dans la mer, mais les poissons ne sont pas triés avant qu’il ne soit remonté. Les serviteurs ont reçu l’argent de leur maître ; c’est le maître qui jugera le serviteur mauvais. Le blé et la paille demeurent mêlés ensemble ; le maître de l’aire les séparera et purifiera l’aire. Beaucoup sont invités au banquet ; c’est le maître qui jettera dans les ténèbres celui qui n’a pas de vêtement. Les vierges sages et les insensées demeurent ensemble ; le maître de la chambre nuptiale sait lesquelles il fera entrer.

Note de collation
  • Repère pastoral : Aphraate reproche explicitement à certains intendants de refuser la pénitence à ceux qui confessent leur faute et leur rappelle que le jugement final appartient au Maître.

§ 26

Ô pasteurs, disciples de notre Seigneur, paissez le troupeau et conduisez-le bien. Fortifiez les malades, soutenez les souffrants, bandez les membres brisés, guérissez les boiteux et gardez les brebis grasses pour le maître du troupeau. Ne ressemblez pas au pasteur insensé qui, faute de sagesse, ne sut pas paître le troupeau, dont le bras se dessécha et dont l’œil s’obscurcit, parce qu’il disait : « Que ce qui meurt meure, que ce qui se perd se perde, et que ce qui reste mange la chair de ses compagnes. » Lorsque viendra le Prince des pasteurs, il condamnera le pasteur insensé qui n’aura pas bien nourri ses compagnons. Celui qui aura bien nourri et conduit le troupeau sera appelé serviteur bon et fidèle : il amènera au Pasteur un troupeau entier. Ô guetteurs, veillez avec soin et avertissez tout le peuple de l’épée, de peur qu’elle n’arrive et n’emporte une âme. Si une âme est prise sans avoir été avertie, elle est prise à cause de ses péchés, mais son sang vous est redemandé. Si elle est prise après l’avertissement, elle est prise dans ses propres péchés et vous n’êtes pas accusés. Et vous, brebis grasses, ne frappez pas les faibles, de peur d’être condamnées au jugement par notre grand Pasteur lorsqu’il viendra.

Note de collation
  • Repère pastoral : les pasteurs doivent fortifier les malades, soutenir ceux qui souffrent, bander les brisés, guérir les boiteux et avertir sans écraser les faibles.

§ 27

Reçois cette exhortation, mon bien-aimé : elle ramène les pénitents et avertit les justes. Ce monde est le temps de la grâce et, jusqu’à son terme, la pénitence y demeure possible. Mais le temps approche où la grâce cessera et où la justice régnera ; alors il n’y aura plus de pénitence. Aujourd’hui la justice demeure comme en retrait parce que la grâce a prévalu par sa puissance ; lorsque viendra le temps de la justice, la grâce ne recevra plus les pénitents, car une limite lui a été fixée : la sortie de cette vie. Après cela, il n’y a plus de pénitence. Lis donc, mon bien-aimé, apprends, sache et vois que chacun en a besoin, peu ou beaucoup. Beaucoup courent dans le stade, mais le vainqueur reçoit la couronne, et chacun reçoit sa récompense selon son travail.

Repères éditoriaux

Cette publication correspond au premier niveau publiable S1. La traduction est complète et collationnée à la source ; l’appareil critique et la différenciation stylistique des sept restitutions seront enrichis aux étapes suivantes.

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