Texte intégral — S1
La numérotation suit les 19 sections de l’édition source.
§ 1
La pureté du cœur est la prière, plus que toutes les prières que l’on prononce à haute voix. Le silence, lorsqu’il est uni à une pensée pure, vaut mieux qu’un cri puissant. Maintenant donc, mon bien-aimé, donne-moi ton cœur et ton intelligence ; écoute la puissance de la prière pure et vois comment nos anciens pères justes furent glorifiés par elle devant Dieu, et comment elle fut pour eux une offrande pure. Par la prière, les offrandes furent agréées ; elle écarta le déluge, guérit la stérilité, renversa des armées, révéla des mystères, partagea la mer, ouvrit le Jourdain, arrêta le soleil et immobilisa la lune. Elle détruisit les impurs, fit descendre le feu, ferma les cieux, fit remonter de la fosse, délivra du feu et sauva de la mer. Sa puissance est très grande, comme est grande aussi la puissance du jeûne pur. De même que je t’ai exposé dans le discours précédent ce qui concerne le jeûne, ainsi je ne me lasserai pas de t’exposer ce qui concerne la prière.
Note de collation
- S1 : correction de sens d’après le syriaque contrôlé par Parisot, §1 : le texte évoque le déluge écarté (lat. diluvium avertit), non le retour des captifs.
§ 2
Tout d’abord, c’est par la pureté de son cœur que l’offrande d’Abel fut agréée devant Dieu, tandis que celle de Caïn fut rejetée. Comment savons-nous que l’offrande d’Abel fut agréée, qu’il le sut lui-même, et que Caïn sut que la sienne avait été rejetée ? Je vais te l’expliquer autant que je le puis. Sache, mon bien-aimé, que l’offrande agréée devant Dieu se reconnaissait ainsi : un feu descendait du ciel et consumait l’offrande. Lorsque Abel et Caïn présentèrent ensemble leurs offrandes, le feu vivant qui servait devant Dieu descendit et consuma l’offrande pure d’Abel ; mais il ne s’approcha pas de celle de Caïn, parce qu’elle n’était pas pure. Abel sut ainsi que son offrande avait été agréée, et Caïn que la sienne avait été rejetée. Les fruits du cœur de Caïn montrèrent ensuite ce qu’il portait en lui et témoignèrent contre lui, puisqu’il tua son frère. Ce que sa pensée avait conçu, ses mains l’enfantèrent. La pureté du cœur d’Abel, elle, était sa prière.
§ 3
Je veux encore te convaincre, mon bien-aimé, que le feu consumait les offrandes agréées. Lorsque Manoah, père de Samson, présenta une offrande, un feu vivant descendit et la consuma, et l’ange qui lui avait parlé monta vers le ciel dans la flamme. Lorsque Dieu confirma à Abraham la promesse qu’un fils lui naîtrait, il lui ordonna de prendre une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier, une tourterelle et un jeune pigeon. Abraham les sacrifia, les partagea et plaça les morceaux les uns en face des autres ; une torpeur et une obscurité tombèrent sur lui, puis un feu descendit, passa entre les morceaux et consuma son offrande. De même, les sacrifices présentés dans la Tente du rendez-vous étaient consumés par un feu vivant descendu d’en haut. Nadab et Abihu, fils d’Aaron, ayant traité légèrement le service de l’offrande, virent le feu descendre comme à l’ordinaire ; mais il ne trouva pas leurs offrandes pures et ne s’en approcha pas. Voyant qu’elles n’étaient pas consumées, ils apportèrent un feu étranger pour les brûler, afin que Moïse ne leur demande pas pourquoi leur sacrifice n’avait pas été consumé. Alors le feu venu du ciel les consuma eux-mêmes, et le Seigneur fut sanctifié en eux à cause de leur mépris du service. De même, lorsque deux cent cinquante hommes se révoltèrent contre Moïse et présentèrent sans ordre des encensoirs, le feu reçut commandement, sortit de devant le Seigneur et les consuma ; leurs encensoirs furent sanctifiés au prix de leur vie. Lorsque Salomon eut bâti le Temple, présenté sacrifices et holocaustes, puis prié, le feu descendit du ciel et consuma la graisse brûlée sur l’autel. Élie aussi présenta une offrande : le feu descendit et la consuma. Son offrande fut agréée comme celle d’Abel, tandis que celle des serviteurs de Baal fut rejetée comme celle de Caïn. Je t’ai écrit tous ces témoignages au sujet du feu afin d’établir pour toi que le feu consuma l’offrande d’Abel.
§ 4
Écoute encore, mon bien-aimé, quelle puissance s’est manifestée dans la prière pure. Abraham pria : il ramena les captifs pris par les cinq rois ; par sa prière, la femme stérile enfanta ; et par la force de sa prière il reçut la promesse que les nations seraient bénies en sa descendance. Isaac lui aussi manifesta la puissance de la prière : il pria pour Rébecca, et elle enfanta ; il pria également au sujet d’Abimélek, et la colère fut détournée de lui.
§ 5
Notre père Jacob pria à Béthel et vit la porte du ciel ouverte et une échelle montant vers les hauteurs. C’était le mystère de notre Sauveur que Jacob contemplait. La porte du ciel, c’est le Christ, comme il l’a dit : « Je suis la porte de la vie ; quiconque entre par moi vivra pour toujours. » David dit aussi : « Voici la porte du Seigneur ; les justes y entreront. » L’échelle que Jacob vit est elle aussi le mystère de notre Sauveur : par lui les hommes justes montent d’en bas vers les hauteurs. Elle est encore le mystère de la croix de notre Sauveur, élevée comme une échelle. Et le Seigneur se tenait au-dessus d’elle, car au-dessus du Christ est le Seigneur de tout, selon la parole du bienheureux Apôtre : « La tête du Christ, c’est Dieu. » Jacob appela ce lieu Béthel. Il y dressa une pierre comme témoignage et versa de l’huile sur son sommet. Là encore notre père Jacob accomplit à l’avance un mystère : les pierres recevraient l’onction. Car les nations qui ont cru au Christ sont celles qui sont ointes, selon la parole de Jean : « De ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. » Ainsi, dans la prière de Jacob fut montré d’avance le mystère de l’appel des nations.
§ 6
Vois, mon bien-aimé, combien de mystères sont cachés dans la vision de Jacob. Il vit la porte du ciel, qui est le Christ ; l’échelle, mystère de la croix ; il oignit la pierre, figure des nations ; il promit de donner la dîme à Lévi, car en lui étaient encore cachés ceux qui donneraient les dîmes et ceux qui recevraient les prémices. Dans ses reins se trouvait le lionceau de Juda, en qui était caché le roi Messie. En lui fut montrée l’onction ; les tribus qui étaient encore en lui promettaient déjà les dîmes aux Lévites ; les rois cachés dans ses reins glorifièrent son cœur, et l’Esprit choisit en lui les prophètes qui devaient naître de sa descendance. Avec son seul bâton il traversa le Jourdain, portant déjà dans sa main un mystère admirable : le signe de la croix du grand Prophète. Il se rendit au pays des fils de l’Orient, car de là devait se lever la lumière pour les nations. Il s’appuya sur la pierre qui fermait le puits et que de nombreux bergers n’avaient pu soulever. Jusqu’à la venue de Jacob, ils ne pouvaient ouvrir le puits ; mais par la puissance du Pasteur caché dans ses reins, Jacob souleva la pierre et abreuva le troupeau. De même, beaucoup de prophètes vinrent sans pouvoir dévoiler le baptême, jusqu’à la venue du grand Prophète qui seul l’ouvrit, y fut baptisé et proclama d’une voix douce : « Que celui qui a soif vienne à moi et boive. » Jacob pria encore lorsqu’il revint de chez Laban, et il fut délivré des mains d’Ésaü son frère. Il pria et rendit grâce en disant : « Avec mon bâton j’ai traversé ce Jourdain, et maintenant je suis devenu deux camps. » Ô admirable mystère de notre Sauveur ! Lorsque notre Seigneur vint pour la première fois, un rejeton sortit de la souche de Jessé, comme le bâton de Jacob. Et lorsqu’il reviendra auprès de son Père à sa seconde venue, deux camps iront avec lui : l’un provenant du peuple, l’autre des nations. Jacob revint vers Isaac avec ses onze fils ; de même, onze disciples accompagnaient notre Sauveur, Judas n’étant plus avec eux. Ensuite Benjamin naquit et les fils de Jacob furent douze ; de même Matthias fut choisi, et les disciples du Sauveur furent de nouveau douze. Voilà ce que nous apprend la prière de Jacob.
Note de collation
- S1 : le nom « Matthias » est maintenu selon la correction critique de Parisot, qui signale une leçon fautive Tholomaeus/Tulmai dans la tradition.
§ 7
Que dirons-nous de la puissance sans mesure de la prière de Moïse ? Sa prière le délivra des mains de Pharaon ; elle lui fit voir la présence de son Dieu. Par sa prière vinrent les dix plaies sur Pharaon ; sa prière partagea la mer, adoucit les eaux amères, fit descendre la manne, monter les cailles, fendit le rocher et en fit couler l’eau. Elle vainquit Amalec, fortifia Josué, jeta dans le trouble Og et Sihôn au combat, fit descendre les méchants au séjour des morts, détourna de son peuple la colère de Dieu, brisa le veau du péché, fit descendre les tables de la montagne et rendit son visage resplendissant. Il y aurait bien davantage à raconter de la prière de Moïse. Josué, fils de Noun, fut lui aussi rendu puissant devant Dieu par sa prière : elle partagea le Jourdain, renversa les murailles de Jéricho, confondit Acan, arrêta le soleil, immobilisa la lune, détruisit les rois, soumit le pays et le donna en héritage aux fils d’Israël.
§ 8
Venons-en à cette prière silencieuse que fit Anne, mère de Samuel : elle fut agréable devant Dieu, ouvrit sa stérilité, ôta son opprobre, et elle enfanta un nazir et un prêtre. Samuel aussi pria devant son Dieu ; il devint un signe pour les fils d’Israël lorsqu’il leur fit connaître leur faute d’avoir demandé un roi. Samuel offrit un holocauste sur l’autel, et la pluie tomba au temps de la moisson du blé. David pria devant son Dieu et fut délivré des mains de Saül ; lorsqu’il dénombra le peuple, il pria encore, et la colère et le courroux se détournèrent d’eux alors que le destructeur dominait sur eux. Asa pria lui aussi, et sa prière manifesta une grande puissance lorsque Zérah l’Éthiopien marcha contre lui avec une armée d’un million d’hommes. Asa pria : « En ceci se fera connaître ta puissance, notre Dieu : livre un peuple nombreux entre les mains d’un petit peuple. » Dieu entendit sa prière, envoya son ange, jeta l’armée dans le trouble et la grande multitude fut vaincue par la puissance de la prière d’Asa. Josaphat son fils, lui aussi, vit sa prière détruire et vaincre l’armée de ses ennemis. Ézéchias pria, et sa prière abattit cent quatre-vingt-cinq mille hommes par la main de l’ange, chef de l’armée. Jonas pria depuis les profondeurs de la mer devant son Dieu : il fut entendu, exaucé et délivré sans dommage. Sa prière fendit les abîmes, vainquit les vagues, domina les flots, traversa la nuée, vola dans l’air, ouvrit les cieux et s’approcha du trône de la Majesté par l’intermédiaire de Gabriel, qui présente les prières devant Dieu. Les profondeurs rendirent le prophète, et le poisson rejeta Jonas sur la terre ferme. Hanania, Azaria et Mishaël prièrent : leur prière vainquit la flamme, affaiblit la force du feu, changea sa nature brûlante, maîtrisa la colère du roi et délivra les hommes justes.
§ 9
Daniel pria lui aussi, et sa prière ferma la gueule des lions : leur bouche dévorante fut fermée devant la chair et les os de l’homme juste. Les lions étendirent leurs pattes et reçurent Daniel pour qu’il ne tombe pas à terre ; ils l’enveloppèrent de leurs membres et lui léchaient les pieds. Lorsque Daniel se leva dans la fosse pour prier, ils étendirent eux aussi leurs pattes vers le ciel à son exemple. Celui qui reçoit les prières descendit vers eux et ferma la gueule des lions. Daniel dit à Darius : « Mon Dieu a envoyé son ange ; il a fermé la gueule des lions et ils ne m’ont fait aucun mal. » La fosse était couverte et scellée, pourtant la lumière y resplendit. Les lions se réjouirent parce qu’à cause de Daniel ils virent la lumière. Lorsque Daniel voulut dormir, ils s’abaissèrent pour qu’il se couche sur eux et non sur le sol. Cette fosse était plus lumineuse qu’une chambre aux nombreuses fenêtres, et Daniel y multiplia ses prières davantage encore que dans sa chambre haute, où il ne priait que trois fois. Daniel sortit victorieux ; ceux qui l’avaient accusé furent jetés à sa place. La gueule des lions s’ouvrit, ils les dévorèrent et broyèrent leurs os. Sa prière fit encore revenir les captifs de Babylone lorsque furent accomplis les soixante-dix ans. Chacun de nos pères justes, au temps de l’épreuve, revêtait l’armure de la prière et par elle était délivré de la détresse.
§ 10
Notre Sauveur enseigna encore la prière en disant : « Priez dans le secret celui qui voit dans le secret. » Il dit en effet : « Entre dans ta chambre, prie ton Père dans le secret, et ton Père qui voit dans le secret te récompensera. » Pourquoi donc, mon bien-aimé, notre Sauveur nous a-t-il enseigné de prier le Père dans le secret, porte fermée ? Je vais te l’expliquer autant que je le comprends. Lorsqu’il dit : « Prie ton Père dans le secret et ferme la porte », cela signifie : prie secrètement dans ton cœur et ferme la porte. Et quelle est cette porte qu’il faut fermer, sinon ta bouche, qui est le temple où demeure le Christ ? Comme l’a dit l’Apôtre : « Vous êtes le temple du Seigneur. » Qu’il entre donc dans la chambre intérieure, qu’il purifie cette maison de toute souillure, tandis que la porte — ta bouche — demeure fermée. Si ce n’était pas là le sens, comment comprendrais-tu cette parole ? S’il t’arrive d’être dans le désert, sans maison ni porte, ne peux-tu donc pas prier dans le secret ? Et si tu te trouves au sommet d’une montagne, ne peux-tu pas prier ? Notre Sauveur montre ainsi que Dieu connaît la volonté du cœur et la pensée. Notre Seigneur a écrit : « Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. » Et le prophète Isaïe dit : « Avant qu’ils m’appellent, j’entendrai ceux que j’ai choisis ; avant qu’ils aient fini de parler, je leur répondrai. » Mais au sujet des iniques, il dit : « Même si vous multipliez les prières, je n’écoute pas », et encore : « Ils crieront à mes oreilles d’une voix forte, et je ne les écouterai pas. » Cela est dit de la prière trompeuse, qui n’est pas agréée. Écoute donc chaque parole avec discernement et tu en comprendras la force.
§ 11
Notre Vivificateur a encore prononcé une autre parole qu’il faut entendre avec discernement : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Comment comprendre cela, mon bien-aimé ? S’il dit que là où deux ou trois sont réunis en son nom il est avec eux, serait-il absent lorsque tu es seul ? Pourtant il est écrit de ceux qui croient au Christ que le Christ demeure en eux. Faut-il donc être deux ou trois pour qu’il soit présent ? Je te montrerai même qu’en certains lieux plus de mille hommes sont réunis au nom du Christ sans que le Christ soit avec eux, tandis qu’un homme peut être seul et que le Christ est avec lui. La parole de notre Vivificateur est belle et bonne pour ceux qui savent l’entendre. Quand un homme se recueille lui-même au nom du Christ, le Christ demeure en lui, et Dieu demeure dans le Christ. Ainsi cet homme seul devient comme trois : sa propre personne, le Christ qui habite en lui, et Dieu qui est dans le Christ. Notre Seigneur a dit : « Je suis dans mon Père et mon Père est en moi », et encore : « Moi et mon Père, nous sommes un » ; puis : « Vous êtes en moi et je suis en vous. » Le prophète dit encore : « J’habiterai en eux et je marcherai en eux. » C’est dans ce sens que tu peux entendre la parole de notre Vivificateur.
§ 12
Je vais te montrer, mon bien-aimé, que lorsque chacun de nos pères justes priait, Dieu était avec lui. Moïse pria seul sur la montagne, et Dieu était avec lui ; ce n’est pas parce qu’il était seul qu’il ne fut pas entendu. Au contraire, sa prière fut puissamment entendue et apaisa la colère de son Dieu. Élie était seul sur le mont Carmel, et sa prière accomplit des prodiges : elle ferma les cieux, puis les ouvrit ; elle arracha à la mort et fit remonter du séjour des morts ; elle déracina encore l’impureté d’Israël et fit descendre le feu trois fois, une fois sur l’autel et deux fois sur les chefs, lui donnant ainsi vengeance. Il fléchit les genoux, pria et fut aussitôt exaucé, tandis que les quatre cent cinquante qui criaient à haute voix ne furent pas entendus parce qu’ils invoquaient Baal. Élie, bien qu’il fût seul, fut mieux entendu qu’eux. Jonas le prophète pria du plus profond du séjour des morts : bien qu’il fût seul, il fut rapidement entendu et exaucé. Élisée aussi pria, ramena un mort du séjour des morts et fut délivré des mains des ennemis qui entouraient sa ville. Il semblait seul, mais une grande armée l’entourait ; il dit à son disciple : « Ceux qui sont avec nous sont plus nombreux que ceux qui sont avec eux. » Ils étaient seuls et pourtant ils ne l’étaient pas. Par ces exemples que je t’ai donnés, tu peux comprendre la parole de notre Seigneur : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. »
§ 13
Comme je te l’ai déjà conseillé, lorsque tu pries, élève ton cœur vers le haut et garde tes yeux abaissés ; entre au-dedans de ton homme intérieur et prie dans le secret ton Père qui est dans les cieux. Tout ce que je t’ai écrit au sujet de la prière revient à ceci : lorsqu’elle est pure, elle est entendue ; lorsqu’elle ne l’est pas, elle n’est pas entendue. Il y a parmi nous des hommes qui multiplient les prières, prolongent leurs supplications, humilient leur corps et étendent leurs mains, mais les œuvres de la prière sont loin d’eux. Ils récitent la prière que notre Vivificateur nous a enseignée : « Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs. » Toi qui pries, souviens-toi que tu présentes une offrande devant Dieu. N’aie pas l’audace d’offrir une prière comme un sacrifice portant un défaut. Tu demandes que l’on te pardonne, et tu promets de pardonner. Examine d’abord ta pensée : pardonnes-tu vraiment ? Alors seulement dis : « Je pardonne. » Ne mens pas à Dieu en disant que tu pardonnes alors que tu ne pardonnes pas. Dieu n’est pas un homme comme toi que tu pourrais tromper. Lorsqu’un homme pèche contre un autre homme, il peut demander justice au Seigneur ; mais si quelqu’un offense Dieu, à qui demandera-t-il recours ? Ne te condamne donc pas toi-même par ta prière. Écoute aussi ce qu’a dit notre Seigneur : lorsque tu viens présenter ton offrande et que tu te souviens d’un grief contre ton frère, laisse ton offrande devant l’autel, va te réconcilier avec ton frère, puis reviens présenter ton offrande. De même, si pendant ta prière tu te souviens que tu gardes quelque inimitié, considère que ta prière est laissée devant l’autel et que celui qui présente les prières ne veut pas la relever du sol, parce qu’il a trouvé un défaut dans ton offrande. Si elle est pure, il l’élèvera devant Dieu. Mais s’il trouve dans ta prière ces mots : « Pardonne-moi comme moi je pardonne », il dit à celui qui prie : « Pardonne d’abord à ton débiteur, et alors je porterai ta prière auprès du Seigneur de ta dette. Toi, selon ta pauvreté, remets cent deniers ; le Seigneur de ta dette, selon sa grandeur, te remettra dix mille talents sans te réclamer pénalité ni intérêt. » Si tu consens à pardonner, celui qui présente les prières prend ton offrande et l’élève avec lui. Si tu ne pardonnes pas, il te dit : « Je ne présente pas une offrande impure devant le trône saint. Tu vas toi-même là-bas rendre compte à ton créancier ; emporte avec toi ton offrande. » Laisse donc ton offrande et va. Écoute le prophète : « Maudit soit celui qui possède dans son troupeau un mâle sans défaut, fait un vœu et sacrifie au Seigneur un animal défectueux. » Il dit encore : « Présente-le donc à ton gouverneur : te sera-t-il favorable et accueillera-t-il ta face ? » Il te convient donc de pardonner à ton débiteur avant ta prière ; alors prie, et ta prière montera devant Dieu au lieu de rester à terre.
§ 14
Le prophète dit : « Voici mon repos : donnez du repos à ceux qui sont accablés. » Fais donc ce qui procure le repos de Dieu, ô fils de l’homme, et tu n’auras plus besoin de dire seulement : « Pardonne-moi. » Soulage celui qui est accablé, visite les malades, prends soin des pauvres : cela est prière. Je t’en assure, mon bien-aimé : chaque fois qu’un homme accomplit ce qui plaît à Dieu, cela même est prière. Il est écrit que lorsque Zimri commit l’impudicité avec la Madianite, Pinhas fils d’Éléazar le vit, entra dans la tente et les tua tous les deux. Ce meurtre lui fut compté comme prière. David dit de lui : « Pinhas se leva et pria, et cela lui fut compté comme justice de génération en génération et pour toujours. » Ce qu’il accomplit par zèle pour son Dieu lui fut alors compté comme prière. Veille donc, mon bien-aimé, à ne pas rencontrer une œuvre qui plaise à Dieu et te dire : « L’heure de la prière est venue ; je vais prier, puis je m’en occuperai. » Pendant que tu chercherais à achever ta prière, l’occasion de faire le bien pourrait t’échapper, et tu manquerais ainsi la volonté et le repos de Dieu ; ta prière même te deviendrait faute. Accomplis d’abord ce qui plaît à Dieu : cela même est prière.
§ 15
Écoute encore la parole de l’Apôtre : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. » Juge donc en toi-même ce que je vais te dire. S’il t’arrive de marcher sur une route lointaine, d’être accablé par la soif dans la chaleur, et de rencontrer un frère auquel tu dis : « Soulage-moi de cette détresse de la soif », s’il te répond : « C’est l’heure de la prière ; je vais prier, puis je reviendrai vers toi », et qu’avant son retour tu meures de soif, qu’est-ce qui te paraît meilleur : qu’il aille prier ou qu’il soulage ta détresse ? De même, si tu voyages en hiver sous la pluie et la neige, nu et dans l’épreuve, et qu’à l’heure de la prière tu rencontres un ami qui te répond de la même manière, puis te laisse mourir nu, à quoi lui aura servi sa prière, puisqu’il n’a pas soulagé celui qui souffrait ? Notre Seigneur, lorsqu’il décrivit le temps du jugement et sépara ceux de droite et ceux de gauche, dit à ceux de droite : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’ai été malade et vous m’avez visité ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli. » Il dit aux autres l’inverse, et parce qu’ils n’avaient pas fait ces choses, il les envoya au châtiment ; mais les fils de la droite, il les envoya au Royaume.
§ 16
La prière est belle, et belles sont ses œuvres. La prière est agréée lorsqu’elle s’unit aux bonnes œuvres ; elle est entendue lorsqu’on y trouve le pardon. Elle est aimée lorsqu’elle est pure de toute tromperie. Elle est puissante lorsque la puissance de Dieu s’accomplit en elle. Ce que je t’ai écrit, mon bien-aimé, à savoir qu’accomplir la volonté de Dieu est déjà prière, me paraît juste et beau. Mais ne prends pas prétexte de cette parole pour cesser de prier ; au contraire, applique-toi davantage à la prière et ne t’en lasse pas. Comme il est écrit de notre Seigneur : « Priez sans vous lasser. » Sois vigilant, éloigne de toi le sommeil et la lourdeur, veille jour et nuit et ne te relâche pas.
Note de collation
- S1 : resserrement sur la proposition source ; Parisot traduit bonis operibus coniungitur, confirmant l’association de la prière aux bonnes œuvres.
§ 17
Je vais te montrer les temps et les formes de la prière. Il y a la supplication, l’action de grâce et la louange. La supplication demande miséricorde pour les péchés ; l’action de grâce reconnaît les dons de ton Père qui est dans les cieux ; la louange le glorifie pour ses œuvres. Lorsque tu es dans la détresse, présente la supplication. Lorsque tu reçois ses bienfaits, rends grâce au Donateur. Lorsque ta pensée est dans la joie, présente la louange. Offre chacune de tes prières devant Dieu avec discernement. David faisait de même : « Je me suis levé pour te rendre grâce à cause de tes justes jugements. » Dans un autre psaume il dit : « Louez le Seigneur depuis les cieux, louez-le dans les hauteurs. » Et encore : « Je bénirai le Seigneur en tout temps ; sa louange sera toujours dans ma bouche. » Il ne priait donc pas toujours sous une seule forme, mais avec discernement.
§ 18
Je tiens pour certain, mon bien-aimé, que tout ce que les hommes demandent avec attention, Dieu le leur donne ; mais il ne se complaît pas dans celui qui présente sa demande avec duplicité. C’est pourquoi celui qui prie doit examiner soigneusement son offrande avant de la présenter, afin qu’on n’y trouve aucun défaut ; alors seulement qu’il l’offre, de peur que son offrande ne demeure à terre. Et qu’est-ce que l’offrande, sinon la prière ? Comme je te l’ai écrit plus haut, David dit : « Sacrifiez au Seigneur l’action de grâce et acquittez vos vœux envers le Très-Haut. » Parmi toutes les offrandes, la prière pure est la meilleure. Applique-toi donc, mon bien-aimé, à la prière qui parle pour toi avec Dieu, comme il est écrit chez le prophète Isaïe. Lorsqu’il fit connaître leurs péchés aux fils d’Israël, il les appela « chefs de Sodome », eux qui avaient été des fils élevés et exaltés mais avaient changé leur honneur en honte. Plus haut Isaïe avait dit : « J’ai élevé des fils et je les ai exaltés » ; plus bas il dit : « Chefs de Sodome, peuple de Gomorrhe. » Comme ils n’avaient pas écouté la voix du prophète, il déclara que leur pays était dévasté et leurs villes brûlées par le feu. Alors ils apportèrent leurs sacrifices pour obtenir miséricorde, mais leurs offrandes ne furent pas agréées, car leur iniquité était devenue trop grande, comme pour la maison d’Éli le prêtre, dont il est écrit que l’iniquité ne serait pas expiée par sacrifices ni offrandes. Aux fils d’Israël fut adressée une parole semblable : « À quoi me sert la multitude de vos sacrifices ? dit le Seigneur. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des bêtes grasses ; le sang des taureaux et des boucs, je n’en veux pas. Qui a demandé cela de vos mains ? » Ils demandèrent : « Pourquoi donc, si tu l’as demandé, nos offrandes ne sont-elles pas agréées ? » Le prophète leur répondit : « Parce que vos mains sont pleines de sang. » Ils demandèrent : « Quel remède avons-nous ? » Il leur dit : « Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux le mal de vos actions ; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez la justice, faites droit aux opprimés, rendez justice à l’orphelin et défendez la veuve. » Ils demandèrent : « Et lorsque nous aurons fait cela, qu’adviendra-t-il ? » Il leur répondit : « Ainsi dit le Seigneur : alors venez et discutons ensemble. » Or comment les hommes parlent-ils avec Dieu, sinon par une prière sans défaut ? Celle qui porte un défaut ne parle pas avec Dieu, comme il est écrit au même passage : « Même si vous multipliez les prières, je n’écoute pas, car vos mains sont pleines de sang. » Mais lorsqu’ils se seront lavés, il dit : « Venez, parlons ensemble. Si vos péchés sont comme l’écarlate, je les blanchirai comme la neige ; s’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. Si vous consentez et m’écoutez, vous mangerez les biens du pays ; mais si vous refusez et vous révoltez, l’épée vous dévorera. La bouche du Seigneur a parlé. »
§ 19
Ô mystères glorieux qu’Isaïe contempla d’avance ! Il leur dit : « Vos mains sont pleines de sang. » Quel est ce sang qu’Isaïe voyait d’avance ? Sinon le sang du Christ qu’ils prirent sur eux et sur leurs enfants, ainsi que le sang des prophètes qu’ils avaient tués. Ce sang, dit-il, demeure sur eux comme l’écarlate et la pourpre, et ils ne sont purifiés qu’en se lavant dans l’eau du baptême et en recevant le corps et le sang du Christ : le sang est expié par le sang, le corps purifié par le corps, les péchés lavés par l’eau, et la prière peut alors parler avec la Majesté. Vois, mon bien-aimé, comment les sacrifices et les offrandes ont été écartés et comment la prière a été choisie à leur place. Aime donc la prière pure et persévère dans la supplication. Au commencement de toutes tes prières, prie la prière de ton Seigneur ; applique-toi à tout ce que je t’ai écrit, et chaque fois que tu pries, souviens-toi de ton bien-aimé.
Note de collation
- S1 : suppression d’une glose éditoriale introduite en S0 (« Aphraate l’interprète ») afin de restituer directement la voix polémique de l’auteur. Cette formulation du IVe siècle est contextualisée séparément dans l’édition.