Monographie de recherche · Provenance éditoriale
Provenance des décisions et registre de traduction
Note de version — 14 septembre 2026. La traduction principale de La Bible Savoy comporte désormais sept restitutions : Clarté · Lecture · Proclamation · Déployée · Littérale · Philologique · Paraphrase. Les mentions à six restitutions conservées dans ce chapitre décrivent un état antérieur du modèle, un protocole ou un snapshot quantitatif établi avant l’intégration de Paraphrase ; elles sont maintenues pour la traçabilité historique et empirique.
La traçabilité du modèle Savoy ne doit pas se limiter à conserver des versions successives du texte. Elle doit pouvoir répondre à une question plus précise : quelles données, quelles analyses, quelles personnes et quelles opérations ont produit cette formulation ?
Principe. Une décision traductive importante doit être reliée à sa provenance intellectuelle et documentaire, pas seulement à sa date de modification.
1. De l’historique à la provenance
Un historique indique qu’un texte a changé. La provenance explique comment il est devenu ce qu’il est. Elle relie une restitution à l’état du dossier commun, aux sources mobilisées, aux analyses retenues, aux alternatives examinées, à l’activité de révision et au responsable de validation.
2. Unité minimale de décision
Le registre ne doit pas créer une fiche pour chaque mot sans nécessité. L’unité pertinente est toute décision qui modifie significativement le sens perçu, le statut épistémique, la structure visible, l’explicitation, l’oralité ou la relation entre restitutions.
3. Schéma minimal
| Champ | Fonction |
|---|---|
| Identifiant | Référence stable de la décision |
| Passage | Unité biblique concernée |
| Dossier source | Version du dossier commun utilisée |
| Phénomène | Textuel, syntaxique, lexical, structurel, culturel, oral, etc. |
| Statut épistémique | A–E selon le cadre Savoy |
| Alternatives | Analyses admissibles examinées |
| Décision | Analyse ou stratégie retenue |
| Restitutions affectées | Une, plusieurs ou les six |
| Justification | Argument synthétique |
| Sources | Éditions, lexiques, études, parallèles |
| Responsable | Auteur ou validateur |
| Date/version | État temporel de la décision |
4. Distinction entre source et argument
Une référence bibliographique ne constitue pas à elle seule une justification. Le registre doit distinguer la source consultée de l’argument effectivement adopté. Deux chercheurs peuvent mobiliser la même grammaire ou la même édition critique et aboutir à des conclusions différentes.
5. Provenance d’une révision
Lorsqu’une décision est révisée, l’ancienne entrée ne doit pas être effacée. La nouvelle décision dérive de la précédente, la remplace dans l’état courant, mais conserve le lien vers ce qui a changé et pourquoi. La révision devient ainsi une relation documentée plutôt qu’un simple écrasement de texte.
6. Relation avec W3C PROV
Le modèle de provenance du W3C distingue notamment entités, activités et agents. Sans imposer à la Bible Savoy une implémentation technique particulière, cette tripartition fournit un cadre utile : le dossier, les traductions et les sources sont des entités ; l’analyse, la validation et la révision sont des activités ; les traducteurs, relecteurs et validateurs sont des agents.
7. Provenance intellectuelle, non simple journal technique
Un journal Git peut montrer qu’une ligne a changé ; il ne dit pas nécessairement pourquoi. La provenance documentaire doit donc compléter la provenance informatique. Le commit, la date et l’auteur sont utiles, mais insuffisants sans motif philologique, statut de certitude et lien avec le dossier.
8. Paradata
Les humanités numériques emploient le terme paradata pour documenter les processus, choix et conditions de production des objets numériques. Appliqué à la Bible Savoy, ce principe invite à documenter non seulement le résultat de la traduction, mais les opérations qui ont transformé les témoins, analyses et hypothèses en une formulation publiée.
9. Exemple de chaîne
Pour Marc 7,19, une chaîne complète pourrait relier : témoin/texte de travail → analyse de katharizōn → alternatives de rattachement → statut épistémique → décision du dossier commun → formulation de Clarté → formulation de Déployée/Philologique → éventuelle révision ultérieure. Aucun maillon n’est obligé d’être affiché au lecteur courant, mais chacun devrait rester récupérable.
10. Provenance et indépendance confessionnelle
L’indépendance confessionnelle devient plus vérifiable lorsque le registre permet d’identifier la raison effective d’un choix. Une traduction traditionnellement catholique, protestante ou évangélique peut être retenue ; ce qui importe est que le dossier montre qu’elle a été adoptée pour des raisons textuelles, linguistiques ou contextuelles, et non parce qu’elle appartient à une tradition donnée.
11. Provenance et assistance informatique
Un outil informatique peut proposer, détecter ou comparer des formulations. Si une suggestion influence une décision substantielle, le registre doit néanmoins préserver la responsabilité éditoriale humaine : l’outil peut être signalé comme moyen ou source d’alerte, mais la justification finale doit rester argumentée et attribuable.
12. Provenance des données et provenance du jugement
Il faut distinguer la provenance d’une donnée — édition consultée, manuscrit, lexique, corpus, article — de la provenance du jugement qui lui est appliqué. Une forme morphologique peut être importée d’une base structurée ; la décision de lui attribuer une valeur contextuelle précise reste une activité analytique distincte. Conserver ces deux niveaux évite de faire porter à une ressource la responsabilité d’une conclusion qui appartient au traducteur.
La même distinction vaut pour les outils computationnels : l’outil peut être la provenance d’une alerte ou d’une suggestion, mais non la justification finale du choix éditorial.
La provenance doit également conserver le mode de production du corpus. Cette information est distincte de la provenance d’une décision locale : elle décrit si les restitutions ont été obtenues par héritage depuis une formulation de base, par réalisation parallèle, par migration d’un système antérieur, par révision manuelle d’un corpus généré ou par combinaison de ces méthodes. L’audit quantitatif a montré que cette variable peut modifier fortement les taux d’identité entre sorties.
Pour une campagne donnée, le registre de provenance devrait donc pouvoir associer au corpus un identifiant de pipeline, ses règles d’initialisation, l’ordre éventuel de production des restitutions, les étapes d’intervention humaine et les contrôles appliqués après génération. Une statistique sans cette provenance risque d’attribuer au texte ce qui vient de la chaîne de production.
Cette documentation ne transforme pas le processus informatique en argument philologique. Elle permet au contraire de neutraliser son autorité implicite : si une famille de corpus diverge parce que six champs ont été générés indépendamment, cette propriété doit être visible avant toute conclusion sur la non-redondance fonctionnelle du modèle.
13. Degré de granularité
La provenance exhaustive de chaque manipulation rendrait le système inutilisable. Il faut donc documenter prioritairement les décisions qui contractent une dette documentaire, changent le statut épistémique, modifient plusieurs restitutions, touchent un passage doctrinalement sensible ou résultent d’une réouverture du dossier commun.
14. Consultation par le lecteur
L’interface peut présenter plusieurs niveaux : historique bref pour tous ; justification de traduction pour le lecteur intéressé ; dossier complet, bibliographie et liens de provenance pour l’examen savant. Cette gradation respecte le principe « lecture simple, profondeur à la demande ».
15. Provenance négative
La provenance doit également conserver certaines décisions de ne pas faire : variante examinée puis rejetée, harmonisation refusée, explication déplacée vers Étude, proposition automatique non retenue. Cette mémoire négative évite que des alternatives déjà évaluées réapparaissent périodiquement comme si elles étaient nouvelles.
16. Instantanés de corpus et provenance quantitative
La provenance ne concerne pas seulement une décision de verset. Lorsqu’une conclusion porte sur des milliers d’unités — taux de divergence, identité entre restitutions, densité d’annotation — le corpus entier devient une entité de recherche à identifier. La monographie associe donc aux campagnes quantitatives un instantané manifesté : liste des fichiers, empreintes cryptographiques, dimensions, règles d’inclusion et date du calcul.
Cette pratique évite qu’un même chiffre soit impossible à reproduire quelques heures plus tard parce qu’une traduction a été corrigée en parallèle. Une statistique publiée renvoie à un instantané ; l’édition courante peut continuer d’évoluer. La révision du corpus ne falsifie pas le résultat ancien : elle produit un nouvel état comparable au précédent.
Provenance des sources secondaires
Une décision peut dépendre d’une grammaire, d’un lexique, d’un article ou d’un commentaire. La provenance ne doit pas seulement enregistrer le titre consulté, mais lorsque c’est déterminant la version, l’édition ou la page pertinente. Une ressource en ligne susceptible d’évoluer demande une date de consultation ou un identifiant stable.
Cette précision n’est pas nécessaire pour chaque consultation exploratoire. Elle devient essentielle lorsqu’un argument précis est repris dans la justification de la décision.
Provenance logicielle
Les transformations informatiques qui produisent des données utilisées dans l’argument doivent elles aussi être traçables : script, version, paramètres, entrée et sortie. L’audit des pipelines a montré qu’un choix logiciel aussi simple qu’une valeur par défaut héritée de Lecture peut influencer massivement les statistiques de divergence.
La provenance logicielle ne signifie pas publier tout l’environnement informatique. Elle signifie conserver assez d’information pour reconstruire les transformations dont dépend une conclusion de recherche.
Instantané minimal d’une décision publiable
Pour une décision importante, un instantané reproductible devrait réunir la référence, le texte source pertinent, l’état du dossier, les alternatives, le statut épistémique, la décision, ses conséquences sur les sept restitutions et les sources majeures. Cet ensemble peut être exporté indépendamment de l’interface.
Une telle unité documentaire rend possible la critique externe ciblée : le chercheur n’a pas besoin d’accéder à tout le projet pour reconstruire le problème précis qu’il souhaite discuter.
17. Portée pour la reproductibilité
Deux chercheurs ne reproduiront pas nécessairement la même phrase française. La reproductibilité du modèle signifie plutôt qu’ils peuvent reconstruire l’ensemble des données et étapes qui ont conduit à la décision, identifier le point précis où ils divergent et proposer une révision documentée.
Formule. La version dit ce qui est publié ; l’historique dit ce qui a changé ; la provenance dit pourquoi et à partir de quoi.
Prolongement opératoire. La provenance est enregistrée au niveau pratique dans le registre décisionnel.