Monographie de recherche · Épistémologie de la traduction
Incertitude, degrés de confiance et statut des décisions
Note de version — 14 septembre 2026. La traduction principale de La Bible Savoy comporte désormais sept restitutions : Clarté · Lecture · Proclamation · Déployée · Littérale · Philologique · Paraphrase. Les mentions à six restitutions conservées dans ce chapitre décrivent un état antérieur du modèle, un protocole ou un snapshot quantitatif établi avant l’intégration de Paraphrase ; elles sont maintenues pour la traçabilité historique et empirique.
Une traduction rigoureuse ne se contente pas de produire des formulations : elle doit distinguer ce que le texte atteste, ce que l’analyse établit avec une forte confiance, ce qui demeure probable ou plausible, et ce que l’éditeur choisit de faire lorsque le français exige une décision. Le modèle Savoy traite donc l’incertitude comme une donnée du dossier commun, non comme un défaut à dissimuler.
Principe. Le degré d’assurance de la formulation française doit rester proportionné au degré d’assurance de l’analyse qui la fonde.
1. L’incertitude n’est pas une catégorie unique
Il faut distinguer plusieurs sources d’incertitude : textuelle lorsque les témoins divergent ; morphologique lorsqu’une forme admet plusieurs analyses ; syntaxique lorsque les rattachements ou portées restent discutés ; lexicale et sémantique lorsqu’un terme conserve plusieurs valeurs contextuellement possibles ; pragmatique lorsque l’implicite ou l’effet discursif demeure ouvert ; historique lorsque le contexte reconstruit est incomplet ; intertextuelle lorsque la nature d’un écho ou d’une citation est discutée.
Ces incertitudes ne sont pas interchangeables. Une variante textuelle ne se traite pas comme une polysémie ; une difficulté historique ne se résout pas par une analyse morphologique ; une ambiguïté pragmatique ne doit pas être artificiellement convertie en variante de traduction lexicale.
Preuve, inférence et décision éditoriale
Le dossier commun doit séparer trois opérations. La première enregistre les données observables : lecture d’un témoin, forme morphologique, ordre des mots, répétition, parallélisme, attestation lexicale. La deuxième produit des inférences analytiques : rattachement syntaxique, valeur contextuelle d’un lexème, relation intertextuelle, reconstruction historique. La troisième prend une décision éditoriale : retenir une formulation française, exposer une alternative, conserver une étrangeté ou simplifier une structure.
Une décision éditoriale peut être ferme même lorsque l’analyse reste partiellement ouverte : Clarté doit parfois choisir une seule phrase. Cette fermeté éditoriale ne transforme pas l’analyse sous-jacente en degré de certitude.
2. Une échelle ordinale de statut épistémique
Le modèle retient une échelle descriptive, non probabiliste. Elle ne prétend pas convertir le jugement philologique en pourcentages artificiels.
| Statut | Définition | Conséquence éditoriale |
|---|---|---|
| A — Attesté / observé | Donnée directement vérifiable dans les témoins ou la forme linguistique. | Peut être présentée comme donnée, avec indication de la source lorsque nécessaire. |
| B — Fortement étayé | Analyse soutenue par des indices convergents et sans concurrent sérieux de même poids. | Peut gouverner normalement les restitutions, tout en restant révisable. |
| C — Préféré | Analyse jugée meilleure, mais concurrence réelle d’au moins une autre possibilité. | Une restitution peut choisir ; la concurrence doit rester récupérable dans le dossier. |
| D — Pluriel / ouvert | Plusieurs analyses restent réellement admissibles sans hiérarchie suffisamment forte. | Éviter toute présentation comme certitude ; Déployée ou Philologique peuvent exposer la pluralité. |
| E — Indéterminé | Les données disponibles ne permettent pas une analyse responsable suffisamment précise. | La traduction doit limiter son engagement et documenter explicitement la lacune. |
Pas de pourcentages fictifs
Ces statuts ne correspondent pas à des seuils numériques fixes. Attribuer « 80 % » à une analyse syntaxique sans modèle probabiliste explicite créerait une précision illusoire. L’échelle sert à ordonner la force relative des décisions et à imposer une discipline documentaire, non à quantifier artificiellement le savoir.
3. L’espace des analyses admissibles
Dans la notation formelle du modèle, M(S) désigne l’ensemble des analyses admissibles pour une unité source S. Lorsque le statut est A ou B, cet espace peut être très resserré. En C, une analyse est préférée mais le concurrent reste documenté. En D, plusieurs analyses doivent être conservées comme réellement ouvertes. En E, l’espace lui-même demeure insuffisamment déterminé.
Cette formalisation interdit qu’une restitution invente sa propre certitude. Les sept textes français peuvent gérer différemment une même ouverture, mais ils ne peuvent disposer de sept espaces analytiques incompatibles.
Proportionnalité entre confiance et formulation
Plus une restitution ferme une question ouverte, plus elle contracte une dette documentaire. Une formulation naturelle peut sélectionner une seule possibilité pour rester lisible ; cette sélection devient méthodologiquement acceptable si le dossier conserve la nature et le poids des alternatives écartées.
À l’inverse, préserver artificiellement toutes les ambiguïtés dans chaque restitution rendrait Clarté, Lecture et Proclamation illisibles. La transparence n’exige donc pas l’indécision permanente du texte français ; elle exige la réversibilité documentaire de la décision.
4. Comportement attendu des sept restitutions
| Restitution | Traitement typique de l’incertitude |
|---|---|
| Clarté | Peut sélectionner l’analyse préférée lorsque la compréhension immédiate l’exige ; ne doit pas transformer une hypothèse faible en information ajoutée. |
| Lecture | Privilégie une phrase naturelle ; conserve l’ambiguïté lorsqu’elle reste idiomatique en français. |
| Proclamation | Doit éviter les ambiguïtés créées uniquement par l’oral français, tout en respectant les ambiguïtés authentiques du texte source. |
| Déployée | Peut rendre visibles plusieurs possibilités soutenues par le dossier ; ne doit pas juxtaposer indistinctement toutes les hypothèses disponibles. |
| Littérale | Conserve autant que possible les structures permettant plusieurs lectures ; ne doit pas introduire de termes sources uniquement pour esquiver une décision lexicale. |
| Philologique | Expose le phénomène déterminant, la concurrence des analyses et leur statut relatif, sans devenir un commentaire exhaustif. |
| Paraphrase | Peut reformuler plus librement le mouvement discursif, mais ne doit ni augmenter la certitude du dossier, ni résoudre arbitrairement une ambiguïté, ni importer une interprétation externe comme contenu du texte. |
Cas de critique textuelle
La critique textuelle exige une discipline particulière : l’attestation d’une leçon dans un manuscrit est une donnée observable, mais la décision de retenir cette leçon comme texte de travail est une inférence critique. Les deux statuts ne doivent jamais être confondus. Les méthodes contemporaines de critique textuelle continuent d’articuler données externes, critères internes et jugement savant ; même les méthodes assistées par ordinateur n’abolissent pas ce jugement (Wasserman 2025).
Lorsque l’histoire textuelle d’une unité est elle-même instable — par exemple Jean 7,53–8,11 ou les finales de Marc — le statut épistémique porte d’abord sur l’unité textuelle avant de porter sur sa traduction. Les sept restitutions ne peuvent pas compenser par leur pluralité une incertitude non traitée en amont.
Cinq cas tests
Exode 3,14. La morphologie de ehyeh est fortement étayée, mais la meilleure restitution française et la portée théologique de la formule sont moins certaines : plusieurs niveaux de confiance coexistent dans le même verset.
Juges 11,31. La coordination par waw est attestée ; la lecture disjonctive proposée par certains interprètes reste une hypothèse secondaire. Déployée peut la signaler sans la promouvoir au même rang que la structure reçue.
Job 13,15. La difficulté lo/lô affecte directement le sens. Ici, une traduction trop assurée risquerait de masquer une donnée textuelle et linguistique réellement ouverte.
Marc 7,19. Le participe katharizōn est assuré comme forme, tandis que son rattachement syntaxique et la portée interprétative qui en découle demandent un niveau de confiance distinct.
Jean 7,53–8,11. L’incertitude concerne d’abord la transmission et la place de la péricope ; le problème ne peut pas être réduit à une simple alternative lexicale ou syntaxique.
5. Représentation numérique de l’incertitude
L’édition numérique offre la possibilité de conserver ces statuts sans surcharger le texte courant. Le dossier peut associer à une décision son type d’incertitude, son statut épistémique, les analyses concurrentes, les témoins ou références utiles et l’historique des révisions. La recherche en édition savante numérique souligne précisément l’importance de représenter ambiguïté, pluralité d’interprétation et incertitude au lieu de les écraser dans un affichage univoque (Cummings 2019 ; Dängeli, Hödl-Notter et Steyer 2020).
L’interface doit toutefois éviter un autre piège : transformer les statuts en badges d’autorité. « B — fortement étayé » ne signifie pas « incontestable ». Tout statut reste rattaché à un état daté du dossier et peut être révisé.
Incertitude et révision gouvernée
Un changement de statut épistémique peut déclencher une révision de fond. Si une analyse autrefois classée C devient B à la suite d’un nouvel argument, ou si une analyse B redescend vers D après découverte d’une difficulté, le dossier commun doit être révisé puis les sept restitutions contrôlées à nouveau. Une simple amélioration stylistique, en revanche, ne modifie pas le statut de l’analyse.
Critère de cohérence inter-restitutions
Les restitutions sont cohérentes lorsqu’elles restent compatibles avec le même profil d’incertitude. Elles peuvent choisir des formulations différentes ; elles ne peuvent pas donner à une hypothèse des statuts contradictoires sans que cette divergence soit explicitement documentée dans le dossier.
Une contradiction méthodologique apparaît, par exemple, si Clarté affirme comme donnée certaine ce que Philologique décrit comme hypothèse faible, ou si Littérale conserve une ambiguïté tandis que Déployée présente l’une des lectures comme seule possibilité sans justification commune.
6. Conséquence pour l’évaluation
La grille Savoy doit donc ajouter un contrôle transversal : la formulation est-elle proportionnée au statut épistémique de l’analyse qui la fonde ? Ce critère ne remplace ni la fidélité ni l’adéquation fonctionnelle ; il vérifie que la restitution ne surinterprète pas le dossier.
Changement de statut et charge de preuve
Le passage d’un statut à un autre doit être traité comme une décision méthodologique distincte. Monter de C vers B exige davantage qu’une préférence éditoriale répétée : il faut montrer qu’une analyse concurrente a perdu une part significative de sa force ou qu’un nouvel ensemble d’indices converge vers la lecture préférée. Inversement, faire descendre une analyse de B vers C ou D n’est pas un échec de la méthode ; c’est la conséquence normale de l’apparition d’une donnée ou d’un argument qui réduit le degré de confiance antérieur.
Le registre doit donc documenter non seulement le statut courant, mais la raison d’un changement de statut. Une décision auparavant « fortement étayée » qui devient « plurielle / ouverte » doit laisser visible la cause de cette révision : nouveau témoin, réévaluation syntaxique, argument lexicographique, critique externe ou incohérence détectée entre restitutions. Sans cette histoire, l’échelle A–E risquerait de fonctionner comme une simple étiquette apposée au résultat final.
Désaccord entre évaluateurs sur le statut
Deux évaluateurs compétents peuvent attribuer des statuts différents à la même analyse sans que l’un soit nécessairement fautif. Un spécialiste peut juger qu’un rattachement syntaxique relève de B, tandis qu’un autre le classe C parce qu’il accorde davantage de poids à une alternative. Le protocole ne doit pas résoudre automatiquement ce désaccord par moyenne ou vote majoritaire.
Le désaccord doit être analysé : porte-t-il sur les données disponibles, sur leur pondération, sur la définition même des catégories A–E ou sur une présupposition exégétique ? Lorsque la divergence persiste après examen, le statut du dossier peut devoir être abaissé vers une catégorie plus ouverte afin de refléter honnêtement l’état collectif de l’argumentation. Cette procédure empêche que l’échelle ne serve à masquer les désaccords compétents derrière une décision d’autorité.
Statut local et statut global
Un même passage peut combiner plusieurs niveaux de certitude. La leçon textuelle peut être A, la morphologie B, le rattachement syntaxique C et la portée historique D. Il serait donc trompeur d’attribuer un seul statut global au verset. Le statut doit rester attaché à la décision ou au phénomène précis qu’il qualifie.
Cette granularité permet aussi de mieux gouverner les restitutions. Une formulation peut être très assurée sur le lexique tout en restant prudente sur le référent ; une note Philologique peut exposer une incertitude syntaxique sans laisser croire que tout le verset est textuellement instable. Le système gagne ainsi en précision sans multiplier artificiellement les catégories.
Incertitude cumulative et seuil de surcharge
Certains passages concentrent plusieurs incertitudes indépendantes : variante textuelle, syntaxe disputée, lexème rare et contexte historique mal connu. Le risque est alors double. Une restitution de lecture peut donner une impression de certitude supérieure à celle du dossier ; une restitution Philologique peut au contraire accumuler tant de précautions qu’elle cesse d’être lisible.
Le modèle impose donc un principe de hiérarchisation : exposer en priorité l’incertitude qui modifie réellement la traduction, puis déplacer les niveaux secondaires vers Étude. L’objectif n’est pas de faire ressentir au lecteur toute l’hésitation du chercheur, mais de ne pas lui cacher les incertitudes qui changent l’espace des lectures admissibles.
7. Formulation normative
Le modèle Savoy distingue la donnée attestée, l’analyse fortement étayée, l’analyse préférée mais révisable, la pluralité réellement ouverte et l’indétermination. Les sept restitutions peuvent gérer différemment ces états, mais aucune ne peut augmenter silencieusement le degré de certitude du dossier commun. Toute fermeture significative d’une incertitude doit rester documentée et réversible.
Statut. Cadre épistémique du modèle Savoy de restitution multiple, Pierre-Alain Savoy, 2026. Cette échelle est ordinale et révisable ; elle ne constitue pas une mesure probabiliste.